Portraits
Pink Floyd : 1967 - 1971 pt. I

Pink Floyd : 1967 - 1971 pt. I

par Thibault le 15 septembre 2009

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Cette question de maîtrise instrumentale est un problème de technique au sens large. Attention, nous entrons en terrain glissant... Ici une bonne moitié de mes lecteurs doit grincer des dents en écrasant leurs souris : « mais bordel de bois, c’est quoi ces conneries ? Depuis quand le vrai rock et la technique ont quelque chose à voir ? La technique c’est bon pour ces empapaouteurs de Steve Vaï et d’Emerson Lake & Palmer, au bûcher les branleurs de manche ! » Entre deux volées de bois vert, tentons d’en placer une. Le terme technique est souvent hautement péjoratif dans le petit monde du rock. Il est associé quasi exclusivement à une débauche de moyens, de notes et de sons sombrant dans la démonstration pure et dure.

Pourtant lorsqu’on le prend dans son sens ordinaire, le terme technique revient à « manière de faire ». Il s’agit tout simplement de la façon dont on fait les choses, que cela soit dans les étapes de composition, d’enregistrement, de mixage, etc. En ce sens, on peut dire que le « niveau technique » est une sorte de curseur : il faut avoir la technique qui permet d’arriver au but poursuivi. Si l’on veut faire du punk il faut savoir comment faire une bonne chanson de punk, comment placer ses trois accords de telle manière, afin que peu de moyens produisent de grands effets, etc. Si l’on veut faire du rock progressif il faut suffisamment maîtriser son sujet pour atteindre l’ampleur recherchée tout en évitant la moindre esbroufe ou le mauvais goût.

Bref, quelque soit le registre dans lequel on évolue, il faut suffisamment le connaître, le comprendre et le maîtriser pour en tirer le meilleur possible. Cela n’implique pas forcément d’être un virtuose ou d’être capable de jouer plus vite que son ombre, non, il faut simplement savoir ce que l’on veut faire, ce que l’on veut éviter et par quels moyens on compte y arriver. Avoir de la technique, connaître des techniques, tout cela n’est qu’un moyen, un outil, qui sert souvent à faire apparaître comme limpide et naturel quelque chose de très élaboré. Quelque chose peut apparaître comme minimaliste mais en fait cacher des techniques très poussées pour trouver les quelques ingrédients suffisants qui feront sens en les exploitant de la bonne manière, avec précision. Bref, il convient de ne pas confondre technique et démonstration, comme c’est hélas trop souvent le cas. La technique bien utilisée n’apparait pas ou alors en second plan, à travers l’idée qu’elle sert.

Pourquoi tout cet aparté ? Parce que de une cela permet de clarifier les termes utilisés, et de deux, comme tant d’autres groupes, Pink Floyd se heurte à quelques problèmes de cet ordre. Durant l’enregistrement de Piper At The Gates Of Dawn, où le groupe se voit contraint d’évoluer dans un registre qui n’est pas le sien, et surtout au lendemain de l’album. En effet le disque est un succès, il atteint la sixième place des charts britanniques, ce qui accorde quelques libertés au groupe, lequel s’empresse d’en profiter pour tenter de nouvelles idées lors de l’enregistrement du successeur de Piper demandé par Capitol.

Le désormais quintet se heurte à un problème de taille : son manque de stabilité. Gilmour vient d’arriver et cherche encore ses marques et sa place, Barrett est toujours présent même si sa contribution se limite au dernier titre du disque. Les compositions s’éloignent un peu de la pop mais le quintet tâtonne beaucoup trop, manque d’assurance. Il faut notamment apprendre à jouer avec un guitariste à la sensibilité très différente de celle de Barrett. Les musiciens de Pink Floyd savent utiliser leurs instruments, mais apprennent encore à savoir comment bien les utiliser, afin de servir leurs idées avec justesse. Il manque donc une certaine maîtrise au groupe, celle qui est nécessaire pour donner corps à des idées vagues. Du coup A Saucerful of Secrets (1968) est un disque sans véritable orientation, sans projet. Smith pense recentrer les débats dans le bon vieux cadre du « 3 minutes, grand max ! ». Mais le groupe ne tolère plus son autorité ; Nick Mason fulmine en découvrant que le producteur rejoue les parties de batterie en douce. Les choses empirent lors de la conception du morceau titre, douze minutes où se mêlent bruitages, cris et collages. Smith y oppose son veto, Rick Wright lui somme d’accepter ou de décamper. Dès lors Smith sera encore mentionné dans les pochettes d’albums jusqu’à Atom Heart Mother, mais son rôle se résumera à laisser le groupe seul et à apporter les bandes à la maison de disques pour publication. A partir de ce moment le divorce entre Pink Floyd et l’industrie musicale est consommé.

En un mot, toutes les tensions qui couvaient sur Piper At The Gates Of Dawn explosent, et le groupe tente de rattraper les dégâts comme il peut, d’éviter la Bérézina. Il y a tout de même du bon dans ce disque. Let There Be More Light montre un réel effort d’harmonie et de construction, un titre dans la même veine qu’un Astronomy Domine. Le final du morceau éponyme vaut aussi le détour ; après une première partie bordélique au possible (les fameux bruitages) l’ensemble s’apaise et s’élève majestueusement. Les chœurs sont impressionnants de justesse. Set the Controls for the Heart of the Sun est inachevé, mais laisse entrevoir un certain potentiel, qui s’exprimera par la suite en concert.

Pour le reste A Saucerful Of Secrets évite le naufrage qu’il aurait pu être mais ne contient rien de mémorable. Le groupe tente de reproduire l’alchimie de Piper sur trois titres, Corporal Clegg, Remember A Day et See-Saw, mais sans Barrett ces chansons sonnent comme Pink Floyd singeant Barrett. Le single composé parallèlement par Wright et Waters (le peu connu It Would Be So Nice et sa face B Julia Dream) souffre du même problème. Clairement, la dégradation de l’homme aux cheveux de corbeau se fait sentir. La dernière chanson qu’il livre, Jugband Blues, n’est pas foncièrement mauvaise, mais la chute n’a jamais été aussi proche. De plus en plus dévoré par le LSD, l’ancien leader devient un handicap ingérable. En concert Barrett monte péniblement sur scène pour fixer sa guitare sans bouger, avant de repartir en coulisses ou d’arracher les cordes en hurlant... Dans ces conditions les quatre autres se mettent d’accord pour se séparer de leur comparse, qui quitte le groupe en même temps que le second album sort.



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