Portraits
Pink Floyd, l'Odyssée

Pink Floyd, l’Odyssée

By the way... which one is Pink ?

par Arnold le 6 décembre 2005

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Début des années 60, le rock’n’roll, un genre tout à fait nouveau apparu depuis trois ou quatre ans, fait fureur et suscite des vocations. Des groupes se forment, se disloquent, les membres se mélangent et la ronde continue... Cambridge, bonne ville bourgeoise anglaise, n’échappe pas à ce phénomène.

Les balbutiements du Floyd

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Syd Barrett

Roger Keith Barrett, naît le 6 janvier 1946 dans une famille nombreuse dont le patriarche est un médecin. Famille nombreuse mais relativement aisée donc. Très tôt, son père lui découvre des aptitudes à la musique. Parfois, alors qu’il s’assied à son piano, il voit son fils l’imiter et l’encourage dans cette voie. A l’école, le petit Roger est un peu turbulent, dans son monde. Il excelle dans les matières artistiques et aime se démarquer du lot. Une enseignante plutôt autoritaire répondant au nom de Mary Waters (mère d’un autre Roger...) le remarque, voit en lui un bon élève, quoiqu’un peu individualiste. En 1957, Roger entre au lycée de Cambridge, et, au gré des discussions, découvre le blues. C’est sa petite amie de l’époque qui commence à l’appeler « Syd ». Il reçoit régulièrement dans la maison familiale toute une flopée d’adolescents avides de musique. On s’y passe les nouveautés, on découvre Bo Diddley, The Shadows, Buddy Holly, Muddy Waters, Howlin’Wolf, etc... En 1961, son père offre à Syd sa première guitare. Première d’une longue série. Le jeune homme apprend à en jouer, s’imprègne du blues et aussi d’alcool... Il fonde son premier groupe Hollerin’ Blues avec deux amis : Clive Welham et John Gordon. Ils jouent dans la maison de Syd devant le cercle d’habitués. L’un d’eux se joindra timidement au groupe à quelques reprises : David Gilmour. Le courant passe bien entre les deux mais Dave ne tarde pas à partir pour un autre collège et s’éloigne de Syd. L’hiver 1961 va marquer Syd à jamais. La veille de Noël, son père décède d’un cancer foudroyant. Dès lors, Syd ne s’habille plus qu’en noir, accentuant son teint pâle et son coté mystérieux. Après quelques ébats musicaux au sein de groupes éphémères, Syd se met à la basse et forme un groupe déjanté de rythm’n’blues : Those Without. Comme il est de coutume à l’époque, les membres du groupe s’en vont à droite à gauche et jouent aux chaises musicales : Syd reforme les Hollerin’ Blues, mais sans son ami John Gordon qui remplace David Gilmour chez les Ramblers, ce dernier ayant rejoint Chris Ian And The Newcommers.

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Roger Waters

Roger Waters est l’inverse de Syd. Né le 6 Septembre 1943, il est élevé dans le respect strict des règles, dans l’ombre d’une mère autoritaire vouant un culte religieux à son défunt mari, mort à Anzio pendant la Seconde Guerre Mondiale. Roger sera officier, comme son père... son frère aussi. Il se doit d’être le meilleur. Ainsi, en garçon sage, Roger est le meilleur de sa classe, travaille beaucoup, s’amuse peu. On est loin de l’ambiance qui règne à la maison voisine des Barrett. Mais voilà ! Le rock’n’roll pointe son nez. Roger qui s’amuse peu, rêve d’autres horizons, ses notes baissent et, bac en poche, il part s’installer à Londres dans un quartier d’artistes. Sa mère déchante. Elle qui le voyait dans une école d’officiers, il s’inscrit à la Regent Street Polytechnic School, en tant qu’étudiant en architecture, et sacrifie sa première bourse pour s’acheter... une basse. « C’est moins valorisant que la guitare, mais il n’est pas d’axe plus stratégique que celui du bassiste... quand on sait s’en servir ! Comme tous les autres, j’avais les Beatles en ligne de mire : mais moi, c’est la place de McCartney que je visais...  ». Roger est du genre ambitieux, mais aussi du genre à se donner les moyens de ses ambitions. Il va s’installer chez un certain Mike Leonard avec deux autres étudiants en architecture : Nicholas Berckeley Mason (dit Nick) et Richard William Wright (dit Rick). Les trois étudiants sont encore loin d’imaginer ce qui les attendent.

Nick et Rick, passionnés de jazz, répètent sous le nom de Sigma 6, avec Juliette Gale, la petite amie de Rick. Aussitôt arrivé, Roger les rejoint en y apportant le rock’n’roll, le groupe s’adapte au gré des goûts de chacun. Mais aucun d’eux n’ayant l’esprit de leader, d’autres musiciens viennent donc les rejoindre. Mais Sigma 6 n’échappe pas à la tendance de l’époque : des musiciens se succèdent sans arrêt mais le noyau des trois garçons reste.

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The Pink Floyd Blues Band
(de gauche à droite : Rick Wright, Roger Waters, Nick Mason, Syd Barrett, Bob Klose)

Changements réguliers de formations sous entend changements aussi réguliers de noms. Ainsi, le groupe se rebaptise The Meggadeaths, Leonard’s Lodgers (en hommage à leur hôte) ou encore Abdabs qui restera plus longtemps mais sous d’autres formes : The Architectural Abdabs ou The Screaming Abdabs. Un beau jour de 1964, Syd débarque à Londres. Il vient retrouver Roger, sympathise avec Nick et Rick, s’installe avec eux chez Mike Leonard et intègre le groupe en invitant un ami pro du blues : Bob Klose. Le groupe prend alors la voie du blues. Bob, en professionnel, veut un groupe sérieux alors que les quatre autres, entre qui une complicité grandit, cherchent à s’amuser. Agacé, Bob Klose va vite partir. Syd change alors le nom de la formation en associant les noms de deux bluesmen obscurs, originaires de Georgie : Pinkney « Pink » Anderson et Floyd « Dipper Boy » Council. Ce qui donne... The Pink Floyd Blues Band [1]...


La naissance d’un mythe

Avec Bob Klose, Pink Floyd va perdre un bon chanteur, et un public amateur de blues. Le groupe va alors tourner en rond un moment, tentant de mélanger les influences des Beatles ou des Rolling Stones. Le résultat est médiocre. 1966, Londres est en ébullition, un vrai laboratoire de sons. La scène underground ne désemplit pas et le Pink Floyd Blues Band prend alors un virage plus expérimental et devient The Pink Floyd Sound. Le groupe va vite se faire un nom. Chez Mike Leonard, les quatre comparses ont l’habitude de se livrer à un exercice d’improvisation : le logeur projette des formes psychédéliques au mur à l’aide d’une machine qu’il a mise au point et les musiciens, regardant les formes se métamorphoser sur le mur, jouent de leurs instruments en sortant d’étranges sonorités, des ambiances planantes, psychédéliques. On sent déjà les prémices d’un Astronomy Domine. C’est là que le Floyd se trouve un son bien à lui et devient définitivement Pink Floyd.

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Pink Floyd sur la scène de l’UFO

Bientôt, le groupe tient le devant de la scène underground avec d’autres groupes comme The Soft Machine... Pink Floyd joue quasiment tous les jours à l’UFO Club, l’un des hauts lieux underground que le groupe a inauguré. Ils participent aussi à des lightshows géants, mélangés à des happenings ou d’autres courants culturels assez marginaux (ils leur arrivent parfois de croiser John Lennon et Yoko Ono). Après le show Spontaneous Underground au Marquee de Londres, un certain Peter Jenner vient trouver les quatre musiciens. Cet homme est le responsable du label DNA. Il leur propose un contrat et leur parle de gloire internationale. Le groupe, qui garde la tête sur les épaules, décline l’offre. Mais à la suite d’un autre concert fracassant le 15 octobre 1966, Jenner revient à la charge et remporte enfin le contrat.

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Image extraite du clip de Arnold Layne

Le premier single du groupe, Arnold Layne/Candy And A Current Bun, sort le 11 mars 1967. La chanson parle d’un travesti de Cambridge qui subtilisait les habits et les sous-vêtements féminins, notamment ceux des mères de Roger et Syd. Perçu comme une « apologie des substances hallucinogènes » la chanson est bannie des radios... Mais cela n’altère pas la réussite du groupe. Grâce à plusieurs passages télé et avec la sortie du deuxième single (See Emily Play / Scarecrow), le groupe dépasse les frontières de la scène underground et séduit un plus large public. Dépassé par ce succès, Syd Barrett prend ses premières doses de LSD, et commence à perdre les pédales. Une première fois il quitte le groupe, mais revient sur sa décision pour enregistrer le premier album du groupe.

L’album sort le 15 août 1967 et connaît un véritable succès. Piper At The Gates Of Dawn qui est l’œuvre de Syd Barrett en grande majorité, surpasse toute l’œuvre psychédélique de l’époque et atteint la sixième place des charts. Mais l’enregistrement n’aura pas été de tout repos... A cette époque, un album était enregistré assez rapidement, en deux semaines. Pour son premier album, Pink Floyd va squatter les stidois Abbey Road pendant trois mois. « Du fait que les Beatles prenaient leur temps pour enregistrer Sgt.Pepper’s Lonely Hearts Club Band dans le studio d’à côté, EMI a pensé que c’était la nouvelle façon de faire des disques. Nous les avons rencontrés une fois, quand ils enregistraient Lovely Rita. C’était un peu comme rencontrer la famille royale », explique Nick Mason. Mais la mauvaise nouvelle est que la production va imposer un nouveau producteur pour remplacer Joe Boyd qui travaillait jusqu’alors avec le groupe. C’est Norman Smith, qui avait travaillé avec les Fab Four, qui va tenir les manettes. Les méthodes du producteur ne concordent pas avec les habitudes du groupe. En concert, les musiciens sont habitués à tenir plusieurs minutes sur une chanson en variant à chaque fois l’interprétation alors que lui préfère des titres de deux à trois minutes, si possible en quelques prises de son identiques. L’ambiance est donc assez houleuse entre Syd et l’ingénieur. Norman Smith laissera toutefois la liberté au groupe de jouer comme il veut sur Interstellar Overdrive de manière à ne pas perdre l’âme de ce morceau instrumental qui fait la réputation du groupe en live.

Le groupe part alors en tournée, pour la promotion de l’album. Le problème, c’est que l’état de Syd Barrett est de pire en pire... Il devient l’ombre de lui-même, comme si quelque chose s’était éteint en lui. Il devient de moins en moins gérable et une distance se crée entre lui et ses compagnons. Jusqu’au jour où ...le 5 novembre 1967, Apples And Oranges, le nouveau single vient de sortir et le groupe donne un concert au Cheetah Club à Venice Beach en Californie. Syd, sous l’emprise de substances illicites, fait un bad trip. Il reste immobile, guitare en main, puis sans crier gare, en arrache les cordes et s’enfuit en courant... Cela devient intenable. Pendant un temps, Roger, Rick et Nick pensent débaucher une pointure pour remplacer Syd : Jeff Beck. Mais ce dernier n’est ni auteur, ni compositeur, et encore moins chanteur.

Ils prèfèrent donc appeler l’ami d’enfance de Syd pour le seconder. Ils espèrent ainsi garder Syd au sein du groupe pour continuer le travail de composition. David Gilmour sur scène tiendrait la guitare et chanterait, tandis que Syd viendrait sur scène selon son bon vouloir, un peu comme faisaient les Beach Boys avec Brian Wilson pendant un temps. Mais Syd semble de plus en plus sombrer dans son monde halluciné. Les choses ne s’arrangent pas, le groupe est perplexe. Syd est la force créatrice du groupe, le leader, mais le garder, c’est la mort assurée. Pourtant, ce n’est que le début de leur histoire, ils ont encore beaucoup de choses à dire, à faire... Il prennent alors la décision la plus lourde de leur carrière : il faut se séparer de Syd.


La voie de l’expérimentation.

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Pink Floyd à 5
(de gauche à droite : Nick Mason, Syd Barrett, David Gilmour, Roger Waters, Rick Wright)

Le groupe est alors en studio avec Norman Smith pour enregistrer son second album. Les cinq musiciens collaborent, mais l’ambiance est tendue. « C’était vraiment très stressant d’attendre que Syd vienne avec les chansons pour le deuxième album. Tout le monde l’attendait, et il n’a pas pu le faire. Jugband Blues est une chanson très triste, le témoignage d’une dépression nerveuse. La dernière chanson que Syd écrivit pour le Floyd, Vegetable Man, était faite pour ces sessions mais ça n’a jamais abouti. C’est juste une description de ce qu’il porte. C’est très troublant. Roger l’a écartée de l’album car elle était trop sombre et c’est vrai qu’elle l’est. Ca ressemble à des éclairs de conscience », explique Peter Jenner. Syd est remercié, et s’en va, suivi par le manager convaincu que sans Syd, le groupe est voué à l’échec... Erreur de jugement d’un manager débutant [2].

Maintenant mené par Roger Waters, le groupe continue l’enregistrement de A Saucerful Of Secret et s’oriente alors vers des morceaux plus longs. Les musiques sont toujours teintées de cette ambiance psychédélique, mais font preuve d’expérimentations nouvelles. Les titres sont équilibrés, laissant la place à la créativité de chacun. Mais Norman Smith s’insurge toujours contre les morceaux qui ont tendance à dépasser largement les trois minutes académiques... Rien à faire. Les quatre n’en font qu’à leur tête et le résultat est concluant. Syd ayant quitté le groupe, il faut maintenant trouver quelqu’un d’autre pour la pochette. C’est là que Storm Thorgerson fait son apparition. Il signe l’étrange pochette deA Saucerful Of Secret, sa première d’une longue série.