Portraits
PJ Harvey, My Sweet Enemy

PJ Harvey, My Sweet Enemy

par Yuri-G le 8 mars 2011

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Dry

Sur la pochette, cette bouche en gros plan, pressée contre une vitre. Des teintes verdâtres, délayées dans l’ombre, du flou, du granuleux. La photo est prise par Maria Mochnacz, une amie photographe de Polly, rencontrée grâce à l’école d’art. Dry et les lèvres écrasées de Polly collent immédiatement une impression de sauvagerie prête à jaillir. C’est ce qu’est et ce que joue PJ Harvey : de la sauvagerie aux formes du blues, un blues calleux, rompu, où les guitares sont autant de griffures saccadées, la voix dans l’urgence des sentiments. « Quand j’ai enregistré Dry, j’étais contre toute production. Je m’étais présentée à l’ingénieur du son en lui disant : « Je ne veux aucun effet sur le son ou la voix. Enregistre uniquement ce qu’on joue ». » C’est une révélation spontanée, comme l’impose l’accueil dithyrambique auquel il a droit. Une production parfois à bout de souffle, ne saurait limiter l’impact des compositions : Oh My Lover et sa supplique crue, le cauchemar aux éclats boisés de Plants And Rags, Water le déluge rocailleux, Dress, Victory… Plantée dans la frustration, le sexe, l’amour, les allusions bibliques, PJ Harvey dégage une insoumission impressionnante : « « Dry » était la première occasion que j’avais de faire un disque, et je pensais que ce pourrait être la dernière. J’ai donc mis tout ce que j’avais dedans. C’était un enregistrement très extrême. Je n’avais jamais pensé que je pourrais avoir cette opportunité, alors je sentais que je devais tout capter dessus, du mieux que je le pouvais, parce que c’était probablement mon unique chance. Ça a été une grande joie pour moi, d’être capable de le faire. »

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La couverture du NME en avril 92

Bombardé d’éloges, l’album connaît un succès considérable. La presse accourt, et PJ pose seins nus, mais dos tourné, en couverture du NME, ce qui déclenche une certaine agitation. Sa décomplexion apparente lui collent une image de salope, de furie, de vengeresse ; ou peut-être une féministe enragée, qui ne demande qu’à se déshabiller pour afficher sa liberté et son plaisir, et les plaquer contre l’ego masculin tout-puissant. Il est clair que Dry aborde de front la sexualité et la frustration. Crûment, sans compromission, Polly y dévoile des textes affolants de sensualité brutale, sans pour autant se sentir investie de quelconques revendications à l’égard des hommes. Il s’agit du sexe comme partie intégrante du sentiment amoureux, dans toute sa complexité physique et émotionnel, et non comme pur agent d’affrontement. Quand on l’interroge à propos de cette soi-disante nécessité de se mettre à nue pour vendre, Polly répond naïvement : « Pour moi, ces photos correspondent tout à fait à l’album. Cette nudité n’est pas la mienne, c’est celle de notre musique. Je ne pensais pas que cela ferait un tel scandale, ni qu’il y aurait des réactions aussi violentes. »

 Wish You Leave Me

Pour la suite, une décision est prise : migrer sur Island. De manière un peu douloureuse pour Polly. Elle a envie d’avancer, et elle sait bien que Too Pure ne peut lui fournir les moyens pour épanouir sa carrière. Malgré tout, la séparation la perturbe. Pour Rob Ellis, « c’était impératif, le groupe devait aller de l’avant. Cela n’était plus compatible avec un travail normal. Il fallait bien pouvoir gagner de l’argent grâce à la musique. » Une fois le contrat signé, Dry va conquérir les Etats-Unis. Et le groupe d’entamer une grande tournée durant l’été, de Chicago à Paris. Des sessions studio pour le prochain album ont également lieu à Oxford, mais le résultat n’est pas concluant.

En fait Polly, bien qu’auréolée par la reconnaissance, et pouvant prétendre à une certaine assurance, est peu à peu contaminée par la dépression. Londres d’abord, qui l’angoisse, ses halos incessants de fer et de béton, qui la digèrent peu à peu. Le sentiment d’isolement, alors que la foule déborde constamment. Elle n’y est pas habituée et cela commence à l’affecter. Ça, et le succès brutal, le fait de se voir en photos dans la presse, surtout de se détailler, d’examiner les traits qu’elle n’accepte pas, qu’elle n’arrive pas à supporter. Il y aussi une rupture récente, dont elle ne se remet pas. Elle maigrit beaucoup. Des crises d’angoisse surviennent. Figée dans son malaise, c’est grâce à l’attention de ses parents qu’elle décide de revenir dans le Dorset, se ressourcer. Elle loue un appartement en bord de mer ; souvent seule, parcourant du regard les longues surfaces bleues crénelées qui s’offrent à elle, Polly médite sur son parcours, les fulgurances du succès - des désillusions de l’industrie musicale aux pointilleux raccourcis des médias. Aidée par un psychothérapeute, elle recouvre doucement une volonté jusqu’alors enfouie sous l’incertitude. Dorénavant, elle fera les choses comme elle l’entend et quoiqu’il en soit. « Maintenant que je suis en position de force, je vais en profiter pour refuser ce jeu stupide. Si je fais de la musique, c’est uniquement parce que j’aime jouer, pas pour me vendre. Ça ne m’intéresse absolument pas de voir ma photo dans les journaux. C’est très dangereux pour ma musique. Je voudrais pouvoir m’y consacrer beaucoup plus, ne pas ressentir ce dégoût, cette lassitude. »

Rid Of Me, son prochain album, a vu le jour pendant cette période de convalescence. Évidemment, la colère et le désespoir de Polly se sont jetés dans les chansons qu’elle a écrites. Au bout de deux mois passés à l’écart de cette agitation médiatique hautement périphérique, qu’elle en était venue à haïr, elle refait surface en octobre, par l’entremise d’une Peel Session. Elle y révèle quelques nouveaux morceaux. Une nouvelle tournée est lancée, où sont visités les Pays-Bas, l’Allemagne et en décembre, de nouveau les Etats-Unis.

La destination n’est pas totalement innocente, puisque c’est à Minneapolis que les attend Steve Albini, pour enregistrer Rid Of Me. Sa réputation de producteur sans compromis a déjà sévèrement percuté la fin des années 80 jusqu’à ces 90’s entamées, les Pixies, Jon Spencer, Wedding Present ou Jesus Lizard étant passés entre ses mains. On peut d’emblée distinguer son amour pour un son sec et brûlant, le credo « live in the studio ». Albini se positionnant simplement comme un médium enregistrant le son d’un groupe, c’est ce que PJ est venue chercher. Les sessions débutent le 5 décembre aux Pachyderm Studios ; deux semaines plus tard, s’achèvent. Le groupe en sort satisfait, PJ appréciant « le silence dans lequel Albini travaille. Il te donne quelques pistes et puis il te laisse faire sans intervenir et sans t’interrompre. C’est très appréciable. » Avant de partir, Albini l’emmènera judicieusement sur la Highway 61, où ils prendront quelques photos avec Rob Ellis.

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Rid Of Me


Vos commentaires

  • Le 19 juin 2012 à 15:51, par Julie En réponse à : PJ Harvey, My Sweet Enemy

    Merci pour ce travail fabuleux qui m’a permis de mieux comprendre une femme incroyable, faisant une musique incroyable. Remarquable ! Bravo !

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