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The Five Faces Of Manfred Mann

The Five Faces Of Manfred Mann

Manfred Mann

par Emmanuel Chirache le 13 octobre 2008

Paru le 11 septembre 1964 (EMI)

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« Manfred Mann ? Connais pas ! »

Pour un grand nombre d’amateurs de rock, les années soixante semblent débuter autour de 1967. Dans leur esprit, cette époque prend des allures de grande messe hippie et psychédélique. Les cheveux sont très longs, les trips sous acides et les disques conceptuels. La jeunesse profite du plein emploi pour jeter des pavés, les Stones suivent le mouvement en se battant dans la rue (Street Fighting Man), les Beatles se la jouent sérieux et Jim Morrison trempe sa bite dans du Johnny Walker pour écrire de la poésie. Les sixties dans toute leur splendeur, d’après certains. Pourtant ce sont déjà les années du désenchantement : Brian Jones n’est alors qu’un fantôme, McCartney et Lennon ne composent plus face à face mais chacun dans son coin, les Who font des opéras. Ce n’est pas un hasard si la figure mythique du moment est un neurasthénique dépressif qui sombre dans la folie. Il s’appelle Syd Barrett. La fin des années soixante marque surtout la démocratisation de la culture rock, sa dissolution dans la masse. La preuve en est que le centre du monde se déplace peu à peu de Londres vers la mégalopole de San Francisco et Los Angeles avec pour corollaire les excès de la décennie suivante, violences, drogues, sexualité libre, communautés sectaires. Viré par les Stones en 1967, Andrew Loog Oldham confirme la chose dans son autobiographie : « Vos sixties ont commencé quand les miennes se sont arrêtées. » Par là, le manager exprime sa nostalgie d’un temps authentiquement euphorique et révolutionnaire. Les sixties d’Andrew Oldham, elles, sont marrantes, élitistes, insouciantes. Elles ont la classe. Elles durent de 1963 à 1967.

C’est le temps du British Beat et du rhythm’n’blues, des mods, du Marquee Club et des sapes impeccables. Encore moins connus aujourd’hui que les Yardbirds ou les Them (hé oui, c’est possible), les Manfred Mann incarnent avec autant de bonheur que leurs prestigieux contemporains ce début des années soixante où le jazz passe petit à petit le relais au blues puis à la soul et au pop-rock. A l’origine, le claviériste Manfred Mann et le batteur Mike Hugg commencent par fonder en décembre 1962 un sextet blues-jazz avec section de cuivres qui s’appelle The Mann Hugg Blues Brothers. Chaperonné par Kenneth Pitt, futur manager de Bowie, le groupe signe un an plus tard chez EMI, réduit son équipage à cinq matelots et change son nom en Manfred Mann sous la pression du directeur artistique John Burgess. Une décision qui provoque bien évidemment la colère et la frustration des autres membres. C’est un peu comme si les Stones s’étaient appelés les Brian Jones... Mais début 1964, les « Manfreds » décrochent leur premier hit en composant 5-4-3-2-1, qui devient le générique de la fameuse émission Ready Steady Go, et le ressentiment des uns et des autres s’évanouit dans les vapeurs enivrantes du succès. Tout de suite après, le label leur propose de travailler d’arrache-pied à l’élaboration d’un LP, The Five Faces Of Manfred Mann. Le titre explicite - « les cinq visages de Manfred Mann » - vise à ménager les ego et à lever toute ambiguïté sur le nom du groupe.

Durant ces longs mois de labeur dans les studios d’Abbey Road (les sessions s’étirent de février à juin), l’emploi du temps des musiciens est saturé : enregistrement du disque, shows à la BBC, concerts, séances photos, pas de quoi s’ennuyer. Au bout du tunnel, une lumière. Le groupe se forge peu à peu un son tranchant aiguisé sur la meule du bon goût, d’une qualité sans équivalent au sein du British Blues Boom. N’en déplaise à certains grincheux, les Manfred Mann sont bel et bien grandioses dès le départ. S’ils partagent avec leurs concurrents Animals, Stones et Them cette aptitude géniale à mêler blues, jazz et soul pour un résultat explosif, ils développent cependant une identité musicale très différente. Autant Mick Jagger et sa bande sont rapides et sexy, autant les Manfred Mann sont davantage posés, moins brouillons mais plus puissants. Puissants et lourds, « heavy » comme on dit, voilà qui correspond parfaitement au style des Manfreds. Autre particularité inhabituelle pour l’époque, leur musique s’articule non pas autour de la guitare mais de l’association du piano avec un instrument à vent, que ce soit le saxophone, la flûte ou l’harmonica. Le résultat se démarque nettement du reste de la production pop-rock et l’on s’étonne de voir un groupe d’une telle fraîcheur végéter dans les oubliettes des sixties.

Curieusement, aucun single ne figure sur The Five Faces Of Manfred Mann. On y trouve seulement des faces B comme Without You, I’m Your Kingpin et What You Gonna Do ?. Ici, pas de Do Wah Diddy Diddy (qui devient Vous les copains une fois chanté par Sheila), le numéro un obtenu par le groupe en juillet 1964. Une chanson très commerciale qui faussera longtemps l’image d’un groupe considéré hâtivement comme « pop » par le grand public. En réalité, les Manfred Mann concoctent sur leurs 45 tours des petites perles de rhythm’n’blues que les connaisseurs savent apprécier. Pour preuve, ces érudits revisitent sans relâche leurs classiques, de Muddy Waters à Howlin’ Wolf en passant par Amos Milburn. Aussi prennent-ils d’assaut les Hoochie Coochie Man et I’ve Got My Mojo Working du premier, et le Smokestack Lightning du deuxième. Comparé à la version des Stones, le boogie-woogie Down The Road a Piece tient largement la route, toujours grâce à ce son impressionnant. Mais là où le groupe se surpasse, c’est dans l’interprétation de titres plus confidentiels à l’image d’un Bring It To Jerome (Bo Diddley) en roue libre, dont les chœurs obsessionnels captivent totalement. Dans la même veine, les Manfreds sont allés chercher un Untie Me de toute beauté chez Joe South, transcendé pour l’occasion en une ballade irrésistible. « Release my heart so I can love again, so untie me, babe », supplie un Paul Jones en grande forme, tandis que Manfred Mann fait pleurer son clavier. Et on se demande comment on a fait pour vivre jusqu’ici sans connaître une telle merveille. Quant à l’excellent instrumental Sack ’O Woe, il porte la signature du saxophoniste Cannonball Adderley, preuve que le groupe n’a pas abandonné ses premières amours jazz.

Enfin, il y a les compositions originales, presque toutes signées Paul Jones [1] Et là, c’est un déluge de tueries qui s’abat sur l’auditeur encore sous le coup de l’émotion. Il faut, c’est un ordre, jeter une oreille sur Without You pour comprendre ce qui fait le sel des Manfreds. Le riff prend d’entrée à la gorge, rythmé, sec, solennel, avant qu’une orgie entre la flûte traversière de Mike Vickers (Ian Anderson, sors de ce corps !) et le vibraphone de Mike Hugg ne nous assomme pour de bon. La joue est encore à vif après cette claque qu’une baffe retentit de nouveau : You’ve Got To Take It, petit manuel à l’usage des amoureux éconduits... Encore une fois, le piano s’ajoute à la batterie et la basse pour construire une assise rythmique redoutable. Idem avec l’énormissime What You Gonna Do ?, où l’harmonica du chanteur vient idéalement marteler les scansions de la musique. Pour ne rien arranger, la basse de Tom McGuiness vibre à fissurer les murs. Puis chacun son tour s’en donne à cœur joie sur un solo déglingué, Paul Jones à l’harmonica (instrument qui brille sur presque tous les morceaux du groupe), Manfred aux claviers et Mike Vickers à la guitare. Mike Vickers, l’homme à tout faire, celui qui joue ce break assassin au saxo sur I’m Your Kingpin. Cette dernière condense en moins de trois minutes toute la virtuosité, toute la classe des Manfred Mann : la voix unique de Paul Jones, la puissance des instruments, l’influence jazz qui s’exprime par cette manière de mettre en avant alternativement chaque musicien, autant de climats divers et variés qui enrichissent la chanson. Et le final tonitruant vaut à lui seul notre bénédiction éternelle...

Malgré l’absence d’un single pour appâter le chaland, The Five Faces Of Manfred Mann se hissera à la troisième place des charts britanniques. Un beau score, si l’on tient compte de la concurrence. Les Manfred Mann ne connaîtront d’ailleurs plus jamais un tel succès, à quelques exceptions près. Ce qui ne les empêchera pas d’enchaîner pépite sur pépite, The One In The Middle, My Little Red Book (version historique avant celle de Love), Tired Of Trying, Bored With Lying, Scared Of Lying et un lot de reprises démoniaques : With God On Our Side de Dylan (qui avouera son admiration pour le groupe), Sha La La des Shirelles, Watch Your Step de Bobby Parker, Driva Man du jazzman Max Roach. Sans oublier ces instrumentaux jazzy et cintrées, adaptations parfois méconnaissables des tubes du moment (Still I’m Sad des Yardbirds, My Generation des Who, Satisfaction des Stones, etc.) qu’on trouve sur leur EP Instrumental Asylum de 1966 ! Réédité récemment par les Japonais, The Five Faces of Manfred Mann reste très difficile à se procurer à un prix honnête. Dans ces conditions, autant s’offrir une compilation et manger à sa faim. Ça tombe bien, il en existe deux très bien faites. D’une part Down The Road Apiece, The EMI Recordings 1963-1966, ultra méga archi-complète en ce qui concerne la première période du groupe avec Paul Jones au chant (on y entend même des prises alternatives et des tubes réinterprétés en allemand), ou alors The Essential Singles 1963-1969, qui s’attache à regrouper le meilleur des deux époques, c’est-à-dire aussi celle qui voit Mike d’Abo prendre place au micro. Une fois en possession de ce feu follet R&B inextinguible, on pourra mourir tranquille.



[1Paul Pond de son vrai nom a d’abord fait partie des Thunder Odin and The Big Secret, où il a côtoyé Brian Jones et Tom McGuiness. C’est d’ailleurs sur ses conseils que les Manfred Mann choisirent McGuiness pour bassiste. Paul Jones quitte le groupe en 1966, ne supportant plus les petites humiliations dues au nom du groupe.

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Tracklisting :
 
1- Smokestack Lightning (3’31")
2- Don’t Ask Me What I Say (2’59")
3- Sack O’ Woe (2’05")
4- What You Gonna Do ? (2’35")
5- Hoochie Coochie Man (3’16")
6- I’m Your Kingpin (2’49")
7- Down the Road Apiece (2’23")
8- I’ve Got My Mojo Working (3’11")
9- It’s Gonna Work Out Fine (2’33")
10- Mr. Anello (2’16")
11- Untie Me (3’39")
12- Bring It to Jerome (3’28")
13- Without You (2’20")
14- You’ve Got to Take It (1’56")
 
Durée totale :’"