Sur nos étagères
13

13

Blur

par Efgé le 25 janvier 2010

4

paru en mars 1999 (Food / EMI)

Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article Envoyer l'article par mail

Lorsque les quatre Anglais de Blur entrent en studio en 1998 pour enregistrer 13, leur sixième album en même pas dix ans de carrière, le groupe est à la croisée des chemins : porte-étendard de la britpop depuis Parklife en 1994 (quatre Brit Awards remportés – un record), héros des tabloïds à la sortie de The Great Escape en 1995, principales victimes d’une guéguerre puérile et montée de toutes pièces avec leurs « rivaux » d’Oasis, les gars de Blur sont dans le flou. Alors que leur portefeuille s’épaissit, les relations entre les deux amis d’enfance Damon Albarn et Graham Coxon s’effilochent : Coxon, notamment, ne supporte plus le cirque médiatique dans lequel Blur est désormais enfermé. L’album Blur de 1997 (album éponyme, comme le premier opus d’un groupe débutant) avait entr’ouvert la fenêtre vers de nouveaux horizons ; avec 13, Blur met un grand coup de pied dans la porte et prend le large.

En 1998, après une tournée mondiale de neuf mois, Blur fait paraître Bustin + Dronin, album de remixes et de lives destiné au marché japonais. Parmi les artistes qui se succèdent, les Anglais sont particulièrement soufflés par le travail du producteur et DJ anglais William Orbit, connu entre autres pour ses collaborations avec… Madonna et Etienne Daho (un type pas effrayé par les grands écarts, donc). Exit Stephen Street, le producteur historique du groupe, à qui Coxon en particulier reproche de ne lui pas avoir suffisamment lâché la bride lors de l’enregistrement du précédent album : Blur confie son « son », et son sort, à Orbit.

L’enregistrement de 13 débute en juin 1998. Le processus de création des morceaux est radicalement différent des méthodes employées par Blur jusqu’alors : William Orbit encourage nos quatre gars à se lancer dans de grands jams, d’où seront issus la plupart des titres de l’album. Orbit encourage notamment Coxon à faire à peu près ce qui lui plaît, et à transposer tout ce qui lui passe par la tête directement sur le manche de sa guitare. Graham lâche les chevaux, mais aux solos-branlettes de guitare interminables, il préfère se lancer dans des expérimentations sonores couillues et casse-gueule. Face à lui, Damon Albarn acquiert une nouvelle dimension de parolier : naguère issues d’un songwriting narratif des plus classiques, ses paroles prennent une tournure plus intime. Le beau Damon, devant lequel toutes les adolescentes, pubères ou pas, se pâment, sort d’une relation de huit ans avec Justine Frischmann, leader du groupe Elastica – et ça va pas fort : de Tender (« Tender is my heart / It’s screwing up my life / Lord, I need to find / Someone who can heal my mind ») à la ballade déchirante No Distance Left To Run (« It’s over / You don’t need to tell me / I hope you’re with someone / Who makes you feel safe in your sleeping tonight »), l’album est traversé par les échos mélancoliques d’Albarn à son amour perdu.

L’album sort en mars 1999, et la critique est plutôt divisée : si les trois singles (Tender, Coffee & TV, No Distance Left To Run) sont unanimement salués, il n’en est pas de même du reste de l’album. On parlera même, sur plusieurs sites Internet, d’une « sombre merde expérimentalo-noisy sans aucun intérêt » - en substance, hein. Il faut dire que le contenu déroute : premier écueil, le son, très touffu et globalement assez cradoc’ – enlevez quelques basses sur l’équalizer de votre châine stéréo, sinon vous n’allez pas vous faire des amis chez vos voisins. Ensuite, les chansons : plutôt que d’un album réellement cohérent, il faut parler d’un ensemble musical, mi-patchwork, mi-magma, d’où ressortent des flèches punk, des pépites gospel-pop, et des coulées de lave lo-fi. Si des chansons comme Tender (gospel émouvant de fragilité), Coffee & TV, Mellow Song, Trailerpark et Trimm Trabb témoignent du génie de Blur pour l’écriture de pop songs, leur construction – surtout dans le cas des trois dernières citées – témoigne de l’abandon du format couplet-refrain pour une véritable prise de risque : Trailerpark, par exemple, est une succession de pièces musicales collectées lors des fameux jams orchestrés par Orbit – des pièces musicales que l’on retrouve également entre deux morceaux, comme si Blur avait mis un point d’orgue à ne jeter aucune « chute » de studio. Aux éruptions noisy et punk (Bugman, le flippant Swamp Song, B.L.U.R.E.M.I) succèdent des ballades dépressives et malades, difformes et pourtant fascinantes (1992, Caramel, l’électrique Battle, les véritables sommets de l’album).

Certes, il faut de la patience pour apprécier cet album ; mais cette quête d’ailleurs, cette volonté de faire table rase du passé, cette illustration musicale d’une politique de la terre brûlée ne peuvent qu’être saluées ; Coxon choisira de ne pas emprunter ces chemins de traverse, préférant tracer un sillon rock plus basique. Le quartet se reformera en 2008, après une décennie de séparation.



Répondre à cet article

modération a priori

Attention, votre message n'apparaîtra qu'après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom