Portraits
Pink Floyd, l'Odyssée

Pink Floyd, l’Odyssée

By the way... which one is Pink ?

par Arnold le 6 décembre 2005

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Début des années 60, le rock’n’roll, un genre tout à fait nouveau apparu depuis trois ou quatre ans, fait fureur et suscite des vocations. Des groupes se forment, se disloquent, les membres se mélangent et la ronde continue... Cambridge, bonne ville bourgeoise anglaise, n’échappe pas à ce phénomène.

Les balbutiements du Floyd

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Syd Barrett

Roger Keith Barrett, naît le 6 janvier 1946 dans une famille nombreuse dont le patriarche est un médecin. Famille nombreuse mais relativement aisée donc. Très tôt, son père lui découvre des aptitudes à la musique. Parfois, alors qu’il s’assied à son piano, il voit son fils l’imiter et l’encourage dans cette voie. A l’école, le petit Roger est un peu turbulent, dans son monde. Il excelle dans les matières artistiques et aime se démarquer du lot. Une enseignante plutôt autoritaire répondant au nom de Mary Waters (mère d’un autre Roger...) le remarque, voit en lui un bon élève, quoiqu’un peu individualiste. En 1957, Roger entre au lycée de Cambridge, et, au gré des discussions, découvre le blues. C’est sa petite amie de l’époque qui commence à l’appeler « Syd ». Il reçoit régulièrement dans la maison familiale toute une flopée d’adolescents avides de musique. On s’y passe les nouveautés, on découvre Bo Diddley, The Shadows, Buddy Holly, Muddy Waters, Howlin’Wolf, etc... En 1961, son père offre à Syd sa première guitare. Première d’une longue série. Le jeune homme apprend à en jouer, s’imprègne du blues et aussi d’alcool... Il fonde son premier groupe Hollerin’ Blues avec deux amis : Clive Welham et John Gordon. Ils jouent dans la maison de Syd devant le cercle d’habitués. L’un d’eux se joindra timidement au groupe à quelques reprises : David Gilmour. Le courant passe bien entre les deux mais Dave ne tarde pas à partir pour un autre collège et s’éloigne de Syd. L’hiver 1961 va marquer Syd à jamais. La veille de Noël, son père décède d’un cancer foudroyant. Dès lors, Syd ne s’habille plus qu’en noir, accentuant son teint pâle et son coté mystérieux. Après quelques ébats musicaux au sein de groupes éphémères, Syd se met à la basse et forme un groupe déjanté de rythm’n’blues : Those Without. Comme il est de coutume à l’époque, les membres du groupe s’en vont à droite à gauche et jouent aux chaises musicales : Syd reforme les Hollerin’ Blues, mais sans son ami John Gordon qui remplace David Gilmour chez les Ramblers, ce dernier ayant rejoint Chris Ian And The Newcommers.

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Roger Waters

Roger Waters est l’inverse de Syd. Né le 6 Septembre 1943, il est élevé dans le respect strict des règles, dans l’ombre d’une mère autoritaire vouant un culte religieux à son défunt mari, mort à Anzio pendant la Seconde Guerre Mondiale. Roger sera officier, comme son père... son frère aussi. Il se doit d’être le meilleur. Ainsi, en garçon sage, Roger est le meilleur de sa classe, travaille beaucoup, s’amuse peu. On est loin de l’ambiance qui règne à la maison voisine des Barrett. Mais voilà ! Le rock’n’roll pointe son nez. Roger qui s’amuse peu, rêve d’autres horizons, ses notes baissent et, bac en poche, il part s’installer à Londres dans un quartier d’artistes. Sa mère déchante. Elle qui le voyait dans une école d’officiers, il s’inscrit à la Regent Street Polytechnic School, en tant qu’étudiant en architecture, et sacrifie sa première bourse pour s’acheter... une basse. « C’est moins valorisant que la guitare, mais il n’est pas d’axe plus stratégique que celui du bassiste... quand on sait s’en servir ! Comme tous les autres, j’avais les Beatles en ligne de mire : mais moi, c’est la place de McCartney que je visais...  ». Roger est du genre ambitieux, mais aussi du genre à se donner les moyens de ses ambitions. Il va s’installer chez un certain Mike Leonard avec deux autres étudiants en architecture : Nicholas Berckeley Mason (dit Nick) et Richard William Wright (dit Rick). Les trois étudiants sont encore loin d’imaginer ce qui les attendent.

Nick et Rick, passionnés de jazz, répètent sous le nom de Sigma 6, avec Juliette Gale, la petite amie de Rick. Aussitôt arrivé, Roger les rejoint en y apportant le rock’n’roll, le groupe s’adapte au gré des goûts de chacun. Mais aucun d’eux n’ayant l’esprit de leader, d’autres musiciens viennent donc les rejoindre. Mais Sigma 6 n’échappe pas à la tendance de l’époque : des musiciens se succèdent sans arrêt mais le noyau des trois garçons reste.

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The Pink Floyd Blues Band
(de gauche à droite : Rick Wright, Roger Waters, Nick Mason, Syd Barrett, Bob Klose)

Changements réguliers de formations sous entend changements aussi réguliers de noms. Ainsi, le groupe se rebaptise The Meggadeaths, Leonard’s Lodgers (en hommage à leur hôte) ou encore Abdabs qui restera plus longtemps mais sous d’autres formes : The Architectural Abdabs ou The Screaming Abdabs. Un beau jour de 1964, Syd débarque à Londres. Il vient retrouver Roger, sympathise avec Nick et Rick, s’installe avec eux chez Mike Leonard et intègre le groupe en invitant un ami pro du blues : Bob Klose. Le groupe prend alors la voie du blues. Bob, en professionnel, veut un groupe sérieux alors que les quatre autres, entre qui une complicité grandit, cherchent à s’amuser. Agacé, Bob Klose va vite partir. Syd change alors le nom de la formation en associant les noms de deux bluesmen obscurs, originaires de Georgie : Pinkney « Pink » Anderson et Floyd « Dipper Boy » Council. Ce qui donne... The Pink Floyd Blues Band [1]...


La naissance d’un mythe

Avec Bob Klose, Pink Floyd va perdre un bon chanteur, et un public amateur de blues. Le groupe va alors tourner en rond un moment, tentant de mélanger les influences des Beatles ou des Rolling Stones. Le résultat est médiocre. 1966, Londres est en ébullition, un vrai laboratoire de sons. La scène underground ne désemplit pas et le Pink Floyd Blues Band prend alors un virage plus expérimental et devient The Pink Floyd Sound. Le groupe va vite se faire un nom. Chez Mike Leonard, les quatre comparses ont l’habitude de se livrer à un exercice d’improvisation : le logeur projette des formes psychédéliques au mur à l’aide d’une machine qu’il a mise au point et les musiciens, regardant les formes se métamorphoser sur le mur, jouent de leurs instruments en sortant d’étranges sonorités, des ambiances planantes, psychédéliques. On sent déjà les prémices d’un Astronomy Domine. C’est là que le Floyd se trouve un son bien à lui et devient définitivement Pink Floyd.

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Pink Floyd sur la scène de l’UFO

Bientôt, le groupe tient le devant de la scène underground avec d’autres groupes comme The Soft Machine... Pink Floyd joue quasiment tous les jours à l’UFO Club, l’un des hauts lieux underground que le groupe a inauguré. Ils participent aussi à des lightshows géants, mélangés à des happenings ou d’autres courants culturels assez marginaux (ils leur arrivent parfois de croiser John Lennon et Yoko Ono). Après le show Spontaneous Underground au Marquee de Londres, un certain Peter Jenner vient trouver les quatre musiciens. Cet homme est le responsable du label DNA. Il leur propose un contrat et leur parle de gloire internationale. Le groupe, qui garde la tête sur les épaules, décline l’offre. Mais à la suite d’un autre concert fracassant le 15 octobre 1966, Jenner revient à la charge et remporte enfin le contrat.

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Image extraite du clip de Arnold Layne

Le premier single du groupe, Arnold Layne/Candy And A Current Bun, sort le 11 mars 1967. La chanson parle d’un travesti de Cambridge qui subtilisait les habits et les sous-vêtements féminins, notamment ceux des mères de Roger et Syd. Perçu comme une « apologie des substances hallucinogènes » la chanson est bannie des radios... Mais cela n’altère pas la réussite du groupe. Grâce à plusieurs passages télé et avec la sortie du deuxième single (See Emily Play / Scarecrow), le groupe dépasse les frontières de la scène underground et séduit un plus large public. Dépassé par ce succès, Syd Barrett prend ses premières doses de LSD, et commence à perdre les pédales. Une première fois il quitte le groupe, mais revient sur sa décision pour enregistrer le premier album du groupe.

L’album sort le 15 août 1967 et connaît un véritable succès. Piper At The Gates Of Dawn qui est l’œuvre de Syd Barrett en grande majorité, surpasse toute l’œuvre psychédélique de l’époque et atteint la sixième place des charts. Mais l’enregistrement n’aura pas été de tout repos... A cette époque, un album était enregistré assez rapidement, en deux semaines. Pour son premier album, Pink Floyd va squatter les stidois Abbey Road pendant trois mois. « Du fait que les Beatles prenaient leur temps pour enregistrer Sgt.Pepper’s Lonely Hearts Club Band dans le studio d’à côté, EMI a pensé que c’était la nouvelle façon de faire des disques. Nous les avons rencontrés une fois, quand ils enregistraient Lovely Rita. C’était un peu comme rencontrer la famille royale », explique Nick Mason. Mais la mauvaise nouvelle est que la production va imposer un nouveau producteur pour remplacer Joe Boyd qui travaillait jusqu’alors avec le groupe. C’est Norman Smith, qui avait travaillé avec les Fab Four, qui va tenir les manettes. Les méthodes du producteur ne concordent pas avec les habitudes du groupe. En concert, les musiciens sont habitués à tenir plusieurs minutes sur une chanson en variant à chaque fois l’interprétation alors que lui préfère des titres de deux à trois minutes, si possible en quelques prises de son identiques. L’ambiance est donc assez houleuse entre Syd et l’ingénieur. Norman Smith laissera toutefois la liberté au groupe de jouer comme il veut sur Interstellar Overdrive de manière à ne pas perdre l’âme de ce morceau instrumental qui fait la réputation du groupe en live.

Le groupe part alors en tournée, pour la promotion de l’album. Le problème, c’est que l’état de Syd Barrett est de pire en pire... Il devient l’ombre de lui-même, comme si quelque chose s’était éteint en lui. Il devient de moins en moins gérable et une distance se crée entre lui et ses compagnons. Jusqu’au jour où ...le 5 novembre 1967, Apples And Oranges, le nouveau single vient de sortir et le groupe donne un concert au Cheetah Club à Venice Beach en Californie. Syd, sous l’emprise de substances illicites, fait un bad trip. Il reste immobile, guitare en main, puis sans crier gare, en arrache les cordes et s’enfuit en courant... Cela devient intenable. Pendant un temps, Roger, Rick et Nick pensent débaucher une pointure pour remplacer Syd : Jeff Beck. Mais ce dernier n’est ni auteur, ni compositeur, et encore moins chanteur.

Ils prèfèrent donc appeler l’ami d’enfance de Syd pour le seconder. Ils espèrent ainsi garder Syd au sein du groupe pour continuer le travail de composition. David Gilmour sur scène tiendrait la guitare et chanterait, tandis que Syd viendrait sur scène selon son bon vouloir, un peu comme faisaient les Beach Boys avec Brian Wilson pendant un temps. Mais Syd semble de plus en plus sombrer dans son monde halluciné. Les choses ne s’arrangent pas, le groupe est perplexe. Syd est la force créatrice du groupe, le leader, mais le garder, c’est la mort assurée. Pourtant, ce n’est que le début de leur histoire, ils ont encore beaucoup de choses à dire, à faire... Il prennent alors la décision la plus lourde de leur carrière : il faut se séparer de Syd.


La voie de l’expérimentation.

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Pink Floyd à 5
(de gauche à droite : Nick Mason, Syd Barrett, David Gilmour, Roger Waters, Rick Wright)

Le groupe est alors en studio avec Norman Smith pour enregistrer son second album. Les cinq musiciens collaborent, mais l’ambiance est tendue. « C’était vraiment très stressant d’attendre que Syd vienne avec les chansons pour le deuxième album. Tout le monde l’attendait, et il n’a pas pu le faire. Jugband Blues est une chanson très triste, le témoignage d’une dépression nerveuse. La dernière chanson que Syd écrivit pour le Floyd, Vegetable Man, était faite pour ces sessions mais ça n’a jamais abouti. C’est juste une description de ce qu’il porte. C’est très troublant. Roger l’a écartée de l’album car elle était trop sombre et c’est vrai qu’elle l’est. Ca ressemble à des éclairs de conscience », explique Peter Jenner. Syd est remercié, et s’en va, suivi par le manager convaincu que sans Syd, le groupe est voué à l’échec... Erreur de jugement d’un manager débutant [2].

Maintenant mené par Roger Waters, le groupe continue l’enregistrement de A Saucerful Of Secret et s’oriente alors vers des morceaux plus longs. Les musiques sont toujours teintées de cette ambiance psychédélique, mais font preuve d’expérimentations nouvelles. Les titres sont équilibrés, laissant la place à la créativité de chacun. Mais Norman Smith s’insurge toujours contre les morceaux qui ont tendance à dépasser largement les trois minutes académiques... Rien à faire. Les quatre n’en font qu’à leur tête et le résultat est concluant. Syd ayant quitté le groupe, il faut maintenant trouver quelqu’un d’autre pour la pochette. C’est là que Storm Thorgerson fait son apparition. Il signe l’étrange pochette deA Saucerful Of Secret, sa première d’une longue série.

Preière pochette réalisée par StormThorgersonLe nouvel opus ne rencontre pas le même succès que le premier. Mais il attire un nouveau public, plus underground, composé d’amateurs de musique qui recherchent quelque chose de neuf à se mettre sous la dent, quelque chose qui sort du schéma du titre de deux-trois minutes. Et ils sont servis. C’est le genre de public qui sait se montrer généreux quand il sait qu’il en aura pour son argent. De sa renommée sur la scène underground, Pink Floyd va alors monter en tête de l’avant-garde.

Beaucoup de réalisateurs suivent ce mouvement, voire même en font partie. Et très vite, ils sollicitent le groupe pour des bandes-sons. Le premier à venir les voir, en 1969, s’appelle Barbet Schroeder. Il prépare un film sur les substances hallucinogènes : More. Pink Floyd lui prépare une bande son excellente (probablement le seul intérêt du film d’ailleurs). La musique ne part pas forcément en plein délire comme on pourrait le penser et fait même preuve de diversité. Barbet Schroeder avouera à propos de la bande son : « j’ai dû en baisser le volume car la qualité de la musique détruisait littéralement certaines scènes ». Le groupe y signe quelques uns de ses plus beaux titres comme Cymbaline, Cirrus Minor ou The Nile Song. Chacun met la main à la pâte, y va de sa composition personnelle. Mais Waters n’apprécie guère l’exercice, il n’aime pas ce film de drogués complètement amorphes et a moins de facilité à la création que Dave ou Rick qui, eux, prennent leur pied.

Mais le groupe ne s’en tient pas à ça. Il continue l’expérimentation sur scène. Light-shows, improvisations sont de la partie. Parfois les set-lists ne sont composées que de quatre ou cinq titres que le groupe fait durer, pour le plus grand trip des spectacteurs. C’est ce qui donne notamment la première partie du premier double album du groupe. Ummagumma [3] rassemble quatre titres live sur son premier disque dont l’excellent Careful With That Axe Eugene. Sur le deuxième disque, chaque membre donne un aperçu de son univers musical. Le tout, servi par une pochette tout aussi incroyable signée Thorgerson. Le recto représente une « régression infinie » (une image contenue dans une image, contenue dans une image, contenue dans une image, etc...). « Leur musique est faite de plusieurs couches sonores, elle est très complexe. Je voulais quelque chose qui suggère cela. (...) Cette pochette représente quelque chose d’impossible, mais qui donne de la profondeur (...). L’inversion des personnages dans les photos successives donne une dimension supplémentaire, encore plus complexe », explique le graphiste. Le verso montre tout le matériel du groupe, une photo pour les fans. La disposition est une idée de Nick Mason, d’après les photos des avions de chasse prises avec leur équipage et toutes les bombes exposées devant. Personnellement, je préfère ce type d’avion floydien... Le groupe nage donc en pleine vague expérimentale et la presse se moque un peu de tant d’étalages sonores. Mais Pink Floyd continue, et embraye sur d’autres projets.

En 1970, Roger Waters rencontre, grâce à Robert Wyatt et Nick Mason, un compositeur américain : Ron Geesin. Les deux hommes sympathisent, et collaborent sur la musique d’un film expérimental : The Body, un voyage à l’intérieur du corps humain... « Nous avons fait cette musique dans l’urgence... c’est ainsi que sont faites toutes les musiques de film d’ailleurs, vu que les gens qui font le film trouvent toujours quelque chose à redire, et demandent de tout recommencer. Quand on a enregistré l’album [4], on a fait quelques changements, et on a ajouté de nouveaux trucs », explique Ron Geesin [5]. Roger y découvre une nouvelle façon de travailler le son. Comme Pink Floyd rentre en studio pour son nouvel album, il décide alors d’inviter son nouveau compagnon.


Roger, qui commence à s’affirmer artistiquement, a préalablement convaincu les autres de se lancer dans un morceau libre de tout conventions, une sorte de mini concerto expérimental. Le groupe travaille alors avec un orchestre et le John Aldiss Choir. Quand Ron Geesin débarque dans les studios, la structure générale du morceau phare de l’album est prête, mais composée de plusieurs petits morceaux qui collent mal ensemble. Ron Geesin colle alors son travail par-dessus et Atom Heart Mother est enfin né [6]. Le groupe en tire beaucoup de bénéfices, comme l’explique Nick Mason : « Ce que Ron nous a le plus appris ce sont les techniques d’enregistrements et toutes ces astuces que l’on fait avec un rien. Nous avons appris à nous passer des "hommes en costard blanc [7]" et faire les choses nous-même à la maison, comme éditer. Ron nous a enseigné comment utiliser deux magnétophones pour créer une boucle d’écho. Cela a été très déterminant pour ce que l’on a fait plus tard. ». L’album est un succès. Il atteint la tête des ventes en Angleterre. Une première. Il rencontre aussi un franc succès chez leurs voisins français. A la pointe de la technologie, le groupe part en tournée avec la première sono quadriphonique, ce qui achève de convaincre le public.

L’année 1970 est une année faste pour le groupe qui prend son envol. Cette année là, il est aussi contacté par le célèbre réalisateur Antonioni. Celui-ci réalise Zabriskie Point pour lequel le groupe signe quelques titres excellents, parfois dans la veine de Careful With Axe Eugene. Le film raconte l’histoire d’un étudiant engagé et d’une jeune fille au service d’une grande société immobilière peu soucieuse des intérêts de tout un chacun. Tous deux rêvent de changer le monde par la force de l’amour mais la dure réalité en veut autrement. Ce film, qui dénonce la société de consommation américaine, rencontre un succès assez confidentiel et est même mal accueilli par le public américain.

Pink Floyd en route vers la Lune

Le groupe commence à se faire un nom et continue sur sa lancée. Le groupe bosse alors sur un étrange projet au nom tout aussi bizarre : The Sounds Of Household Objects, qui consiste a créer « une pièce musicale continue qui explorerai différentes ambiances ». Ce projet n’a jamais abouti, mais c’est ce qui a donné naissance à un album charnière de Pink Floyd : Meddle. Le son de cet album marque la voie à suivre, on y trouve rien de moins que les prémices de Dark Side Of The Moon avec toujours cette touche psychédélique qui les suit depuis leurs débuts. Et cette grande aventure est née simplement d’une note tapée comme ça, par Rick sur son piano... Roger aurait aussitôt réagi en disant « serait-il possible d’enregistrer cette note et de la faire passer dans une cabine Leslie ? ». Et voila cette note distendue, maltraitée, passée à l’envers, à travers plusieurs amplis, suivant des recettes dont eux seuls ont le secret... Ping... Ping... Ping... Ping... C’est le cosmique Echoes qui vient de naître. Probablement la plus belle réussite du groupe. Un morceau long de 26 minutes, et sur lequel courent beaucoup de rumeurs... Il paraîtrait notamment que Pink Floyd aurait composé ce morceau pour que Stanley Kubrick l’intègre à son chef d’œuvre 2001 : l’Odyssée de l’Espace ce qui est fort improbable puisque ce dernier est sorti en 1968 et que le morceau date de sessions de 1971... Cette rumeur se fonde sur une synchronisation troublante de la musique sur la scène finale du film... En revanche, ce qui est vrai, c’est que Kubrick a voulu utiliser Atom Heart Mother pour son film Orange Mécanique, mais devant les conditions fixées par le manager intraitable du groupe, Steve O’Rourke, le réalisateur a renoncé. Dommage.

Pink Floyd repart en tournée. Des concerts toujours plus impressionnants, à base de light-shows épatants. Puis un jour, un jeune réalisateur nommé Adrian Maben vient les voir. Il les avait déjà contacté plus tôt. Il avait un projet de film qu’il avait exposé à David et Steve O’Rourke, parlant de marier la musique du Floyd à des œuvres de Magritte, Cristo, De Chirico etc... Lui-même aujourd’hui est effrayé d’une telle idée. D’ailleurs, suite à cet entretien, le groupe ne le rappelle pas. Mais au retour d’un voyage en amoureux à Pompéi, Maben revient à la charge : Pink Floyd va jouer au cœur des arènes de Pompéi, sans autre public que les ruines, le Vésuve, les roadies et deux trois gamins qui passaient par là... A l’époque de Woodstock et ses millions de spectateurs allumés, la mode est de filmer des groupes avec un public, pour capter la réaction de la foule. Maben est lassé de cette mode, et cherche quelque chose de nouveau, quelque chose d’original pour un groupe qui a su se démarquer depuis le début. Le réalisateur est convaincu que ce concept en dira plus long sur la musique du groupe qu’une foule d’un million de personnes. Cette fois, le groupe est séduit.

Quand ils arrivent sur place, l’électricité est en panne dans les arènes depuis déjà deux jours. Les machinos se trouvent obliger de se brancher sur le circuit de la Mairie voisine, déroulant des centaines de mètres de câbles à travers la ville. Le groupe peut donc commencer à jouer. Le lendemain est prévu un tournage sur les pentes fumantes du Vésuve. Malheureusement, une troupe de bigots à décidé de faire un procession religieuse le même jour. Maben commence à s’arracher les cheveux. Le groupe n’est disponible que six jours, et les voici à la moitié, alors qu’il n’a encore rien de vraiment constructif. Mais le dieu Vulcain semble l’entendre, les trois jours suivant se dérouleront à merveille et le Pink Floyd enchaînera ses morceaux consciencieusement. Quand le groupe repart, Maben a d’avantage de matière. Mais, afin de compléter un peu le travail, il reprend rendez-vous avec le groupe pour quelques prises supplémentaires à Paris. Cette fois, tout y est. Les interprétation sont simplement excellentes, le décor époustouflant, tout ce qu’il faut à un fan du Floyd pour prendre son pied quoi... Le film sort finalement dans les salles en 1972, et rencontre un franc succès.

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Live at Pompeii

Pink Floyd semble sur une pente ascendante et ne chôme pas. A Pompéi, Pink Floyd a pu tester un ou deux titres encore en chantier pour un prochain album qui s’annonce grandiose. Mais, Barbet Schroeder revient les voir pour une bande-son pour son nouveau film La Vallée. Le groupe laisse donc ce travail pour s’atteler à la tâche. Cette fois ci, il s’agit d’un voyage dans une vallée mythique perdue au cœur de la Nouvelle-Guinée, où les protagonistes semblent trouver des réponses à leurs questions existentielles. Encore un film de baba-cool quoi... Cette fois-ci, la bande-son est plus simple. Le groupe part moins dans de longues expérimentations. Le résultat est plutôt moyen comparé aux productions précédentes. Le film, encore une fois, est moyennement bien accueilli par la critique. Mais par contre, le nouvel album que Pink Floyd vient d’en tirer cartonne outre-atlantique ! Les Américains, que le groupe n’a pas réussi à séduire avec ses délires sonores, adore Obscured By Clouds ! Ni une ni deux, Pink Floyd profite de ce succès pour investir les scènes américaines.

C’est l’occasion de leur en foutre plein la vue. Plus le groupe a de succès, plus il a d’argent, plus il investi dans du matériel pour des shows de plus en plus impressionnants, introduisant parfois de nouvelles inventions telles que les fumigènes, le top en terme d’expressivité à l’époque, bien qu’aujourd’hui tout à fait banal et limite kitchissime (on a tous encore Spinal Tap en tête). Un véritable spectacle de sons et lumières. Ca marche, les fans sont impressionnés. A son retour en Europe, le groupe est une nouvelle fois sollicité pour participer à un nouveau projet associant sa musique à un spectacle visuel. Le chorégraphe français Roland Petit veut monter un ballet sur leur musique. Le groupe accepte. La troupe de danseurs évolue alors que Pink Floyd joue en direct des titres comme Careful With That Axe Eugene ou Echoes. La prestation est assez jolie à voir mais les critiques sont un peu restés indifférents. Le groupe lui-même n’a pas tellement pris son pied. Gilmour explique : « Ca nous a pas mal limité. Je ne peux pas jouer et en même temps compter la mesure. Nous devions rester assis dans un coin de la scène devant un bout de papier qui nous indiquait la mesure à jouer ». Sans perdre de temps, le groupe termine sa tournée et retourne en studio reprendre enfin ses morceaux restés en chantier. Sans se douter le moins du monde de l’impact de ce travail.

The Dark Side Of The Moon

Cet album qui semble avoir nécessité un travail colossal n’a été enregistré qu’en neuf mois souvent interrompus par quelques mini-tournées. Avant de rentrer dans le Studio 2 d’Abbey Road, la plupart des chansons qui vont composer le nouvel album existent déjà depuis plusieurs années, souvent sous des noms différents. Il manque les arrangements et quelques textes à peaufiner. Le groupe s’oriente vers une musique mêlant rock et musique électronique, alors naissante à l’époque, et utilise pour la première fois des synthés comme le désormais célèbre VCS3, joue sur les samples, etc... L’enregistrement se passe parfaitement. Chacun y va de sa proposition, que les autres font évoluer, chapeautés par l’ingénieur du son Alan Parson, expert en bidouillages, qui récupère chaque petit son pour en faire quelque chose de constructif...

L’album enregistré en quadriphonie est une prouesse technique sonore, de quoi satisfaire les vendeurs de chaîne Hi-Fi. Dark Side Of The Moon est le premier album concept du groupe. Il apparaît comme une sortie de symphonie rock, tous les morceaux se suivent sans interruption. « Le concept a grandi avec les discussions de groupe à propos des pressions de la vie réelle, comme les voyages ou l’argent mais Roger a ensuite élargi le champs vers une méditation sur les causes de la folie », explique Nick Mason. Roger rajoute les paroles, et là... c’est l’évidence. « Pour moi, c’était la première fois que nous avions de bonnes paroles. Les autres étaient satisfaisantes ou faites à la va-vite ou tout simplement mauvaises », avoue Dave. L’album va être excellent. Pour couronner le tout, Storm Thorgerson a imaginé une pochette qui colle à l’album, complétement intemporelle : un simple prisme traversé par un rayon de lumière, sur fond noir. Sobre, mais efficace.

EMI voit déjà un moyen imparable pour conquérir vraiment les Etats-Unis... Le groupe a fait un opus extraordinaire, la maison de disque fera le reste. Première étape : une pré-tournée, avec un show toujours plus impressionnant pour attirer les fans et les amadouer. Deuxième étape : vente du disque qui sera un carton on en doute pas. Et dernière étape : nouvelle tournée, cette fois ci dans les stades accompagnée d’un single. Et c’est bien ce qui va se passer. Le groupe entame sa pré-tournée le 4 mars 1973 à Madison dans le Wisconsin, puis voyage de villes en villes, de scène en scène, des États-Unis au Canada. La tournée s’achève et le disque paraît le 24 mars, pour rentrer directement en tête du Billboard (hit parade américain), ainsi que dans les charts d’une bonne quinzaine de pays (Royaume Uni, France, Allemagne, etc...). Cela dépasse toutes les espérances. D’autant plus que l’album va battre tous les records en squattant pendant 740 semaines (jusqu’en 1988) le Top 200 du Billboard et atteint aujourd’hui la troisième place des meilleures ventes d’album au monde... Mais cet album qui marque peut-être l’intronisation du groupe comme monstre incontournable du rock, marque aussi le début de la fin. Quelques éléments vont venir troubler ce tableau idyllique.

Lors de leur retour de la pré-tournée américaine, le groupe reçoit les premiers exemplaires de l’album qui sort en même temps. Une petite inscription figure tout en bas : « All Lyrics by Roger Waters ». Ce qui est vrai, mais jusqu’à présent, le groupe faisait preuve de démocratie : aucun membre n’était mis en avant par rapport aux autres. Et le pire dans tout ça, c’est que le groupe n’est mis au courant qu’au dernier moment. La vexation se fait sentir. Roger Waters avouera un jour : « Un groupe a besoin d’une dynamique. A cette époque, je le dis franchement, les textes de Rick ne valaient pas un clou, tandis que ceux de Dave restaient gentiment ineptes. Nick le savait, Rick s’en doutait et Dave l’admettait. On faisait la musique ensemble ; moi les textes seul. Je n’ai jamais voulu « être » le groupe. Ni même son chef, contrairement à ce qu’ils ont pu dire ou à ce qu’on a pu écrire par la suite. Si je le suis devenu, c’est par carence de leur part. Parce qu’il fallait une foutue dynamique et que j’en regorgeais merde ! Ca c’est la vérité. Elle ne blesse que les menteurs et les timorés. J’ai peut-être toutes les tares de la Terre, mais pas celle là ! ». Bonjour le malaise... Ajoutez à ça cette histoire de single. Money sort comme single au mois de juin malgré l’opposition du groupe. Mais EMI met la pression, soutenu par le manager Steve O’Rourke, et le groupe doit plier... Bref, l’ambiance n’est pas au beau fixe. Loin de là... Et après la seconde tournée épuisante, chacun repart de son côté pendant quelque temps. Dave vaque à quelques projets solos, collabore notamment avec les Wings et produit quelques potes à lui. Nick prête main forte à son ami Robert Wyatt pour la préparation de son album Rock Bottom et lui permet de sortir ainsi l’un des meilleurs albums de 1974. Roger se marie, et Rick part en voyage...


Le début de la fin...

En mai 1974, les quatre musiciens se retrouvent en studio. Une tension se fait sentir, presque palpable. Certes, les malaises de la fin de tournée sont toujours là, mais plus que tout, il y a le contre-coup du succès. Que faire maintenant ? Dark Side Of The Moon les a propulsé si haut que le groupe à peur de redescendre aussi vite. Eux qui remplissaient des salles honorables jouent maintenant devant des stades. La pression les fait hésiter. Roger essaie de faire des propositions. Dave apporte sa patte sur quelques morceaux You Gotta Be Crazy, et Raving And Drooling [8]. Mais les deux autres n’en veulent pas. C’est trop violent, trop "perso"... La situation est grave, le groupe est comme dépressif. Là où deux d’entre eux veulent jouer et composer, les deux autres sont réticents sur la direction à prendre. Il faut faire un choix et vite. Roger Waters explique : « J’étais d’avis qu’on prenne des mesures radicales : soit en déposant le bilan tout de suite, au sommet si j’ose dire ; soit en sortant de la crise par le haut, c’est à dire en mettant les bouchées doubles ». S’arrêter ? Alors que le succès arrive juste ? Et que l’argent coule à flots ? Les quatre compagnons décident de continuer, mais les tensions, les non-dit sont toujours là... Là où Roger aime que ça pète, David lui préfère se taire, ne rien dire et se donner à fond sur sa musique et sort des mélodies magnifique de sa Stratocaster, Roger exulte : « Vous entendez ça ? C’est tout nous. On peut se boucher les oreilles et continuer à pleurnicher sur notre piteuse situation, ou en faire quelque chose de formidable, ou au moins essayer ! ».

Le travail reprend. Roger se remet à écrire. Il jète les bases d’un nouveau morceau, David intervient et trouve la musique, et Rick fignole... Shine On You Crazy Diamond voit le jour... Ce titre parle de l’Absence au sens large, de leur absence, celle de musiciens d’un groupe populaire qui ne savaient plus où ils allaient... David est satisfait, il est prêt a enregistrer les morceaux, mais Roger s’y oppose : « Prenons Shine On, divisons la en deux et entre les deux, on mets d’autres chansons autour du même thème ». C’est là que le nouvel album commence à voir le jour. « L’album complet viens de ces quatre notes de Dave sur Shine On. On l’a senti venir, c’était vraiment un très beau phrasé. Cela a mené à ce que je pense être notre meilleur album, le plus coloré, celui avec le plus de sentiments », explique Rick Wright. Le groupe finit par retrouver l’inspiration et enregistre trois autres titres, dont celui qui donnera son titre à l’album : Wish You Were Here, titre folk magnifique co-signé par Gilmour et Waters. Tous les titres sont chantés par David sauf un... Cette fois Roger doit pousser la chansonnette sur Have A Cigar. Cette chanson raconte la rencontre d’un groupe et d’un directeur de maison de disque qui leur propose un cigare discute tranquillement pour finir par demander : « Oh, by the way, which one is Pink ? (qui est Pink) ». Roger ne peut s’empêcher de rire, faire chanter Dave le vexerait, alors le groupe propose à leur voisin de studio Roy Harper de venir chanter. Cette fois, l’album est dans la boîte.

Wish You Were Here a donc pour thème l’absence... Bien évidemment, on ne peut s’empêcher de penser à Syd. Quel meilleur symbole que leur ancien compagnon pour traiter de ce thème ? Son absence se sent depuis toujours. Déja dans Dark Side, le texte parlait d’un "lunatic"... Mais comble de tout, alors que le groupe lui fait un vibrant hommage, il décide de venir leur rendre visite. Rick Wright raconte cet étrange événement : « Je marchais dans le studio à Abbey Road, Roger était assis, en train de mixer à la console et j’ai vu ce gros bonhomme chauve assis sur le divan derrière. Je ne pensais rien de particulier à propos de lui. A cette époque, il était banal que des étrangers assistent à nos sessions. Et Roger a dit "Tu ne sais pas qui est ce mec pas vrai ? C’est Syd".

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Syd Barrett, vers la fin des 70s

C’était un choc énorme, je ne l’avais pas vu depuis à peu près six ans. Il se levait, allait se laver les dents, mettais sa brosse à dents de côté et se rasseyait. A un moment, il s’est levé et a dit "OK, quand est-ce que je prends la guitare ?". Et bien sur il n’avait pas de guitare avec lui. Et nous avons dit, désolé Syd, les parties guitares sont toute terminées. ». « Tout le monde se demandait qui était ce drôle d’oiseau mal rasé et au regard vide. Je crois être le premier à l’avoir reconnu... », raconte David. Quand Roger lui fait écouter les bandes en lui expliquant le sujet de l’album Syd trouve ça un peu vieillot... Peu de temps après, David se marie. Il avait profité de l’incursion de son vieil ami dans les studios pour l’inviter. C’est ainsi que les invités voient débarquer un Syd habillé en blanc des pieds jusqu’à la tête. Storm Thorgerson se souvient : « Deux ou trois personnes ont pleuré. On aurait dit le genre de gars qui vous sert un hamburger à Kansas City... Il a chuchoté quelque mot de ci, de là, mais il n’était pas vraiment là... ». Tout le monde n’en revient pas. Mais la presse en profite et fait ses choux gras...

L’album sort le 15 septembre 1975, après une pré-tournée comme d’habitude sensationnelle. Il se vend à plusieurs millions d’exemplaires à travers le monde. Certains fans sont déçus du manque d’innovation de cet album. Le groupe dont la musique évolue depuis toujours semble s’être contenté de peu cette fois-ci... Soucieux de son image de groupe de pointe, Pink Floyd lance alors en octobre 1975 une nouvelle tournée en quadriphonie. C’est encore un succès. Mais après cette année lourdement chargée (en studio depuis janvier, en tournée pendant l’été, puis durant la fin de l’année), le groupe s’offre un repos bien mérité durant l’année suivante, et chaque vaque à nouveau à ses occupations.


De son coté, Roger rumine. Il avait fait quelques chansons que Rick et Nick n’avait pas trop aimées. Et pis y a ces jeunes cons là dans la rue, avec des coiffures pas possibles, des vêtements bizarre, des "punk" il parait que ça s’appelle... Certes ils ont des idées intéressantes. Un peu comme lui, ils n’aiment pas cette société où tout se base sur la loi de l’économie et du profit. Tous des pourris, ça il est d’accord avec ces jeunes. Mais qu’est ce qu’ils ont à taper sur sa musique ? Certains se baladent avec des t-shirts sur lesquels est inscrit : "I Hate Pink Floyd !", d’autre racontent même que la musique de son groupe est tout juste bonne à tester les chaîne hi-fi et rien d’autre... Roger fulmine. Ils vont voir de quel bois il se chauffe tous ces jeunes cons. Lui aussi il peut taper sur le système ! Avec encore plus de classe même ! Aussitôt il s’attelle à la tâche et convoque le reste de la bande. Voila le topo. Comme dans la Ferme d’Orwell, le monde est assimilable à des animaux : les Porcs (les gouvernants, lobbies, patrons etc...), les Chiens (les forces de l’ordre) et les Moutons (le peuple). Le groupe se remet au travail sans objection cette fois...

Cette fois la bonne humeur règne dans les studios. L’esprit de groupe revient à peu près et l’inspiration avec. Nick Mason, qui n’était guère inspiré sur Wish You Were Here (et qui d’ailleurs n’avait été crédité que pour ses percussions) se souvient de ce retour en studio : « C’était un peu le retour à un sentiment de groupe, des sessions assez gaies à ce que je me rappelle. Nous l’avons fait dans notre propre studio, qui venait d’être construit. Roger avait beaucoup d’idées mais il tenait vraiment Dave à l’écart et le frustrait délibérément ». Eh oui, en tant que père du projet, Roger écrit tous les textes et mène son équipe. Seul un texte est co-signé. L’un de ceux que Roger avait proposé à l’époque de Wish You Were Here et sur lequel David avait travaillé : You Gotta Be Crazy qui est un peu remanié et devient Dogs. Raving And Drooling aussi est remanié et devient Sheep. Mais Gilmour n’est pas tellement mis à l’écart. C’est sur lui que repose toute la force musicale de l’album. Le guitariste continue d’explorer les possibilités de ses instruments et les exploite à merveille. On retrouve même parfois quelque réminiscence de leur son et de leur folie d’avant Dark Side. « Sur Animals, j’était la principale force musicale. Roger était le motivateur et le parolier », observe-t-il avec justesse. Par contre, Rick Wright est moins à l’aise. En pleine période de divorce, il peine à trouver de l’inspiration et n’apporte pas grand chose à l’album.

Pour la pochette, Waters pousse la fable des animaux à son paroxysme, le 3 décembre 1976, en faisant flotter un zeppelin en forme de cochon au dessus d’un complexe industriel désaffecté de Londres : la Battersea Power Station. Le cochon est sensé observer depuis les airs les errances et la décadence de la société... Après trois jours de mitraillage photo, le cochon prend ses cliques et ses claques et s’en va visiter Londres avant d’être abattu, faisant la une des journaux, sorte de pré-promo opportune pour le futur album du Floyd. Animals sort finalement en janvier 1977 et se vend bien, comme d’habitude, même s’il n’a pas la même force, la même fureur que les textes des jeunes punks. Le groupe repart en tournée mondiale. Tournée des stades, avec des moyens toujours de plus en plus grands pour satisfaire le fan.

Eh oui, dans un stade, l’artiste est minuscule sur scène il faut donc créer le spectacle. Et là, en plus d’un light show gigantesque (où les lasers font leur apparition), d’une sonorité impressionnante, le groupe sort les accessoires... Des cochons volants volent au-dessus du public et de la scène... comme sur la pochette. Sauf que ceux ci sont bien attachés et ne s’envolent pas trop loin ! La tournée est éreintante, les tensions entre les membres se font de plus en plus fortes. Chacun loge dans une caravane séparée. Et puis l’incroyable arrive. Le 6 juillet 1977, à l’Olympic Stadium, Pink Floyd, qui n’est pas au meilleur de sa forme, donne le dernier concert de sa tournée nord-américaine entamée en janvier. Roger Waters se lance dans une interprétation de Pigs On The Wing Part II, ou du moins essaie, car la foule ne cesse de réclamer de toutes ses forces des anciens titres. Soudain il pose sa guitare et s’énerve : « Merde ! J’essaie de jouer une chanson, pourriez vous arrêter de crier, de hurler ? Je n’arrive pas à m’entendre ! Ayez du respect ! Certain sont venus pour nous écouter, laissez les nous écouter en paix ! Moi j’ai envie d’écouter... » Et là, un fan survolté au premier rang, qui n’arrêtait pas de crier sa passion depuis le début du concert, tente de gravir la barrière qui le sépare de la scène. Excédé, et sur les nerfs, Waters ne se contrôle plus et crache à la figure du fan, qui, calmé, redescend dans la fosse. Waters est choqué par son geste. Il n’en dormira pas de la nuit. Cela ne peut plus continuer comme ça. Ces concerts devant des stades bourrés à craquer ne sont plus vivables. C’est trop impersonnel, il n’y trouve plus tellement de plaisir. Les fans sont parfois excessifs, il faut prendre du recul, mettre un peu de distance entre le groupe et les fans... Construire une sorte de mur...


Pink Floyd au pied du Mur

De nouveau, le groupe s’octroie une année de repos. Chacun en profite pour réaliser des projets persos. David Gilmour, en compagnie de quelques amis à lui, réalise son premier album solo intitulé sobrement Gilmour qui sort en mai 1978, suivi d’une petite tournée de promotion. Rick Wright aussi s’exprime sur un album solo : Wet Dream, qui s’inscrit très bien dans la mouvance progressive de l’époque, sort le même mois. Nick Mason en grand amateur de courses automobiles écume les circuits, il lui arrive même de temps en temps de participer à des petites courses. De son coté, Roger continue de mûrir son projet d’album autour du concept du MUR, œuvre magistrale qu’il envisage même sous la forme d’un opéra rock. Il y raconte l’histoire d’une rock star, de son enfance difficile maternée par une mère autoritaire, marquée par l’absence d’un père mort à la guerre. Plus tard, la rock star psychologiquement fragile, cherche à plaire à tout le monde, déprime, délire, hallucine... Un portrait sombre qui ressemble à une auto-psychanalyse, mais qui rappelle aussi en quelques points, le personnage de Syd Barrett. Il mène de front un autre étrange projet sur les amateurs et les détracteurs de l’auto-stop (oui, faut pas chercher).

Bien qu’il prévoit ces projets pour une réalisation en solo, il les montre à ses collègues du Floyd pour avoir leur avis (c’est pas courant). L’un des projets retient leur attention. Celui du mur. Il y a un fort potentiel, tant pour un album que pour une prestation scénique. L’affaire est dans le sac, The Wall sera un album de Pink Floyd. Mais à quel prix... La conception s’annonce longue et difficile. Roger a déja écrit tous les textes et a préparé la plupart des démos, ce qui ne laisse pas beaucoup de liberté pour les autres. D’autant plus qu’il veut inviter Bob Ezrin (producteur de groupes heavy assez aléatoire du genre Kiss...) à co-produire l’album. Gilmour s’inquiète, "pourquoi ne pas continuer à produire l’album nous même ?" Waters lui explique que Nick s’en fout et Rick n’est plus très productif... Le guitariste s’incline, fatigué à l’avance des prises de bec sans fin et surtout vaines.

Mais la collaboration n’est pas évidente. Waters contrôle tout et brise beaucoup de prises d’initiative de la part des autres. Gilmour réussit néanmoins à co-signer trois titres, dont l’excellent Confortably Numb dont il est le principal auteur. [9] De son côté, Rick Wright est harcelé par Waters. Ce dernier l’empêche de faire quoi que ce soit d’un côté et lui reproche de ne pas s’investir de l’autre. Dave et Nick essaient de le motiver, l’incitent à travailler de chez lui le soir à tête reposée, mais rien à faire... Rick n’est plus très inspiré, encore moins motivé. Pour finir Roger lui demande de quitter le groupe. « Il y a eu cette réunion pendant laquelle Roger m’a dit qu’il voulait que je quitte le groupe. J’ai d’abord refusé. Alors il s’est levé et a dit que si je n’acceptais pas de partir après que l’album soit fini il prendrait les enregistrements et les emmènerait avec lui. Il n’y aurait pas d’album et donc pas d’argent pour payer nos énormes dettes [10] Alors j’ai accepté. J’avais deux jeunes enfants à charge. J’étais terrifié », se souvient Rick. Il reste donc, mais en tant que musicien additionnel, de même pour la tournée... Pendant ce temps, le deux autres n’osent pas broncher, de peur de subir eux aussi des représailles.

L’album sortit le 30 novembre 1979 rencontre un prompt succès et atteint d’emblée la première place du Billboard pour la garder bien au chaud pendant quinze semaines. Waters mène son groupe en vrai despote. Ezrin, qui a laissé filtrer ce qui c’est passé entre Wright et Waters se voit même mis de côté pour la tournée. D’ailleurs, celle-ci s’annonce grandiose. Waters va pouvoir réaliser son projet de construire un mur entre lui et le public... pour de vrai. La tournée ne sera pas bien longue, le groupe fera juste quelques villes (Los Angeles, New York et Londres) en raison de la lourde infrastructure qu’il y a à déplacer. Le 8 février 1980, Pink Floyd s’installe au Los Angeles Sports Area pour sa première représentation. Le public découvre alors un show encore plus gigantesque que d’habitude. Tout d’abord, un groupe apparaît sur scène et joue le premier titre, bientôt rejoint par un deuxième groupe, à la grande surprise de l’assemblée. Le premier groupe était composé de musiciens affublés des masques des membres du Floyd. Puis au fil du concert, des techniciens montent un grand mur de briques en polystyrène entre le groupe et la salle. Le tout soutenus par des animations et des marionnettes géantes dessinés par Gerald Scarfe [11] et servi par une sono hors du commun : le son circule sur 360°, et sort même de sous quelques sièges... Pour clore ce spectacle, le mur explose sur le dernier titre (Outside The Wall). La première représentation ne se déroule pas sans encombres. Un petit incendie éclate sur scène suite à un exercice pyrotechnique raté. Mais le show reprend son cours quelques minutes plus tard. Les spectateurs repartent ébahis, en se demandant encore s’ils étaient bien venus voir un concert de Pink Floyd.


La tournée finie, chacun repart de son côté. Rick, anéanti, quitte le groupe comme il a été décidé, et ne veut plus travailler avec Roger [12]. Nick sort son premier album solo Fictious Sports réalisé en étroite collaboration avec Carla Bley qui écrit toutes les paroles et auquel participe notamment Robert Wyatt. Le groupe se fait alors très discret, aucun projet en cours ni de prévu, chacun vit sa vie et les tensions subsistent. Pour ne pas perdre trop d’argent, la maison de disque sort une vague compil des morceaux les plus connus des dernières années sous le nom de A Collection Of Great Dance Songs. Bob Geldof joue PinkRoger, lui, met ce temps mort à profit pour plancher sur une projet de scénario pour le cinéma mettant en scène The Wall dont la construction se prête aisément à cet exercice. Il aimerait en être le réalisateur, voire, à défaut, l’acteur principal (le rôle de Pink... Which one is Pink... souvenez vous...). Mais il n’aura ni l’un ni l’autre. Hollywood ne cèdera pas. C’est Alan Parker qui aura en charge la réalisation du film, épaulé par Waters comme conseiller artistique, et par Gerald Scarfe qui réalise des séquences animées très inspirées. Pink sera incarné par un Irlandais, chanteur dans un groupe punk nommé The Boomtown Rats sans grand notoriété [13]. Il s’appelle Bob Geldof et aspire à se faire connaître par sa musique, mais c’est grâce au film qu’il sera connu, puis par son initiative humanitaire contre la famine : le Live Aid. Le film Pink Floyd : The Wall est tourné pendant le premier semestre 1982. La première projection a lieu à l’Empire Theatre de Londres, le 14 juillet. L’accueil est mitigé : énorme, terrible pour certainS, œuvre de mégalo et masturbation artistique pour d’autres... Toujours est il que le film reflète à merveille l’album et surtout l’état d’esprit d’un Roger Waters qui a tendance à se renfermer sur lui même.

La Déchirure Finale

Mais pour Roger, l’aventure ne s’arrête pas là ! Pas encore. Pendant l’épisode The Wall, certains morceaux avait été rejetés parce que moins bons, moins exploitables. Eh bien, il veut les ressortir. D’autant plus que cette chère "Dame de Fer" (que ses victimes appellent aussi "Mère de tout les Chiens") vient de lancer l’Angleterre dans les conflit des Malouines, ce qui heurte Waters dans sa chair d’orphelin de guerre. Il reprend donc ces vieux titres, les retravaille, les remet d’actualité, y mélange quelques messages explicites et met au point ce nouveau projet : The Final Cut : Requiem For A Post-War Dream. David Gilmour tente de s’y opposer : « si ces chansons n’étaient pas assez bonnes pour The Wall, pourquoi le seraient-elles maintenant ?  », mais Waters reste ferme. Rick ayant libéré le plancher et Nick étant peu motivé et souvent aux abonnés absents, la mauvaise humeur du despote se retourne alors contre le guitariste. L’enregistrement est insupportable, à tel point que Gilmour acceptera même de renoncer à une partie de ses crédits.

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Fletcher Memorial

Quand The Final Cut sort dans les bacs en mars 1983, on peut y lire : paroles de Roger Waters, interprété par Pink Floyd. Le groupe lui même se trouve comme relégué au second plan... L’album est moyennement bien accueilli. Hormis quelques fans aveuglés par leur passion pour Pink Floyd, le disque provoque une déception sans précédents chez le public habituel du groupe. Les médias ne semblent pas non plus apprécier ce qui passe pour une annexe ratée de The Wall. Quant aux conservateurs, ils voient rouge devant la dénonciation de la politique guerrière thatcherienne que Waters a peint au vitriol.

Même si personne n’en parle encore, la fin se fait sentir. Déjà le titre de l’album semble mettre un terme définitif à l’avenir du Floyd, et puis aucune tournée ne suit la sortie de l’album. Gilmour se change les idées et enregistre son deuxième album solo About Face en s’entourant de bons amis (et de grand noms) comme Bob Ezrin (qui co-produit), Steve Winwood, Jeff Porcaro (Toto) ou encore Pete Townshend (qu’on ne présente plus). L’album, sans grandes prétentions, sort en mars 1984. Mais Gilmour explique que le Floyd n’est pas fini et qu’il n’aspire pas à travailler toujours en solo. De son côté, Waters ne semble plus trop vouloir s’investir au nom du groupe et ressort son vieux projet d’album concept The Pros And Cons Of Hitch-Hicking qui sort en mai 1984, créditant un certain Eric Clapton à la guitare. Chacun part promouvoir son album. Quand Gilmour termine sa tournée en juillet 1984, Waters entame la sienne toujours accompagné de son ami Clapton. Chacun joue ses titres perso, et peu de Pink Floyd. En août 1985, Nick Mason sort son second album avec Nick Fenn [14] : Profiles, qui rencontre un succès très confidentiel. Les deux autres continuent de vaquer à leurs occupations de tournées et autres collaborations.

Steve O’Rourke observe tout cela d’un œil inquiet. Il essaie de renouer les ficelles entre ses poulains. Gilmour n’a jamais envisagé la fin du groupe et parle déjà du prochain album avec lui. Mais voila, en décembre 1985, Waters prévient EMI, ainsi que la presse qu’il quitte Pink Floyd. Il considère par la même occasion que l’histoire de Pink Floyd s’arrête là. Oui, mais non ! Gilmour, lui, ne l’entend pas de la même oreille. Il veut partir ? Eh bien qu’il parte, on est encore deux... Nick est d’accord avec ça et O’Rourke s’y raccroche aussi... L’idée d’un nouvel album de Pink Floyd est alors soumise à la presse. En découvrant cela, Waters fulmine... Comment osent-ils ? Il convoque alors ses anciens compagnons, mais devant la justice cette fois. S’ensuivent des déclarations par presse interposée... Toutes de plus en plus acerbes, venimeuses... Roger Waters parle des dernières années avec le groupe en disant que ses idées ne plaisaient pas aux autres qui s’y opposaient de manière presque automatique, mais sans jamais proposer d’alternatives. Il considère aussi que le groupe est "usé sur le plan créatif", que rien de bon ne peut en sortir et que cela ne va faire que casser l’image prestigieuse du nom sacré. Gilmour, plus fin, rétorque : « Roger Waters s’est trompé et continue de se tromper en exigeant toujours plus de contrôle sur tous les plans d’une création par nature collective : avec The Final Cut il nous a planté. Eh bien, je préfère qu’il se plante tout seul... tout en ne lui souhaitant pas, parce que son talent vaut mieux que sa grande gueule !  ». Même si le nom subsiste, le groupe est complètement déchiré, au bout de dix années de relations de plus en plus tendues. EMI, qui s’était déclaré neutre, soutient tout de même Gilmour qui supporte les frais du procès à sa charge.

Les spéculations vont bon train, et en décembre 1986, le magasine Q va même jusqu’à prédire la victoire de Waters... Manque de bol pour lui, les prédictions du journal ne lui porteront pas chance. La justice donne raison à David Gilmour et Nick Mason. Ceci dit, Roger Waters est loin d’être perdant. Une société au nom de Pink Floyd est créée. Elle est dirigée par Gilmour, Mason, et O’Rourke ; le nom appartient à Gilmour et Mason ; et pour finir, une filiale éditrice est prévue pour gérer les droits d’auteurs de Waters auxquels viennent s’ajouter une part des bénéfices la société... Waters s’en sort avec pas loin de 40% des royalties... De quoi terminer ses jours tranquilles. Mais ça ne s’arrêtera pas là. Waters estime qu’ayant quitté le groupe, Pink Floyd n’aura plus autant de succès, les fans ne suivront pas, il était la principale force créative. Waters et Pink Floyd vont alors se lancer dans une sorte de course au succès.


L’ère Gilmour

Roger Waters sur la tournée de Radio K.A.O.SWaters sent venir le coup... Pink Floyd prépare son album, et la tournée qui va avec... Il faut donc agir et vite. Sortir son album et partir en tournée avant eux... C’est ainsi que Radio K.A.O.S. sort le 17 juin 1987, suivit d’une tournée (encore accompagné de temps en temps par Clapton). Il va montrer qui est Pink (eh oui ! on y revient toujours) ! Sa set-list comprend bien évidemment tout les titres de son nouvel album, mais il ressort aussi les bons vieux classique du Floyd (dont il est bien évidemment le papa) : de If(1970) à la suite Happiest Days Of Our Lifes / Anothe Brick In The Wall Part 2 (1979) en passant bien évidemment par Money (1973) ou Have a Cigar(1975). Tout cela est si bien calculé, qu’il termine sa tournée américaine le 29 septembre talonné par le groupe qui a entamé la sienne le 9.

A Momentary Lapse Of Reason (qui porte bien son nom) sort le 8 septembre 1987. Rick Wright a rejoint le groupe cette fois, mais pas en tant que membre ! En tant que musicien de studio (de luxe !) seulement. L’album est en fait un disque solo de Gilmour. Il en est le principal artisan. « Il faut savoir que Nick et Rick étaient des êtres détruits en 1987. Roger, qui pouvait être très dur, les avait cassés moralement. Il avait convaincu Rick qu’il n’était rien et l’avait congédié avant The Final Cut. Nick, ce n’était guère mieux : il ne savait même plus jouer de la batterie ! L’album A Momentary Lapse of Reason, en 1987, a au moins servi à reconstruire ces deux hommes brisés. », explique-t-il. Mais effectivement, Nick Mason et Rick Wright ne participent pas à la plupart de l’album, et Gilmour doit faire intervenir d’autres musiciens. Et puis, Waters a raison, le parolier, c’est lui. Gilmour, est un excellent technicien, fabuleux musicien, mais écrire une chanson n’est pas vraiment sa tasse de thé. Steve O’Rourke lui dit de ne pas s’en faire et que le tout est d’habiller les chansons... Oui mais il manque quelque chose. Le nouvel album sonne FM, plus froid.

David Gilmour sur la tournée A Momentary Lapse Of ReasonMais qu’à cela ne tienne. Le groupe n’attend qu’une chose : remonter sur scène. C’est donc le 9 septembre (juste après la sortie de l’album) que David Gilmour, Nick Mason, et Rick Wright ré-endossent le nom mythique, chaussent leurs instruments et vont mettre le feu au Landsdowne Park Stadium de Toronto (dont les places s’étaient vendues en une matinée six mois auparavant) accompagnés par huit autres musiciens et choristes. C’est le début d’une tournée pharamineuse qui durera trois ans, traversera les cinq continents, accueillera quatre millions et demi de spectateurs, pour des recettes de 120 millions de dollars [15]... C’est aussi l’occasion pour Nick Mason et Rick Wright de ressortir de leur coquille. Et une fois n’est pas coutume, comme cette tournée fut un carton, EMI décide d’en tirer le premier album live de Pink Floyd. [16]. Delicate Soud Of Thunder sort en novembre 1988 [17] et c’est encore un carton... Cela sonne par la même occasion la victoire finale sur Roger Waters qui n’a pas réussit comme il l’escomptait à « assassiner le groupe professionnellement » pour montrer que sans lui Pink Floyd n’est rien.

Mais l’ancien bassiste leader du Floyd est quand même un peu vexé. Il ne va pas se rendre aussi facilement... Il finira en beauté. Et un évènement va lui offrir cette occasion sur un plateau d’argent. Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin tombe, ouvrant l’Allemagne à elle-même. Voila le moyen de retourner sur le devant de la scène ! Waters décide de remonter The Wall, sur les ruines du mur de la honte pour un concert unique, le 21 juillet 1990, qui sera retransmis dans des millions de foyers dans le monde, et dont les profits iront à une œuvre caritative (le Memorial Fund For Disaster Relief). Des bruits courent sur une reformation du groupe... Bien sur que non ! Waters va faire la nique à Pink Floyd sur leur propre terrain : un show pharaonique, avec plusieurs guest "stars" parmi lesquelles figurent Sinnead O’Connor (avec qui il se fâchera pour des divergences d’opinion sur l’interprétation d’une chanson), Bryan Adams, The Band, The Chieftains, Marianne Faithfull, Scorpions, Van Morrison, etc... C’est inévitablement un succès.

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Construction de la scène du Concert de The Wall à Berlin

Les années suivantes se passent dans la discrétion absolue. Rien de particulier ne se passe. Roger Waters sort un nouvel album solo en 1992 (Amused To Death), mais le Floyd continue de garder le silence. Le calme semble être revenu, il n’y a plus de querelles, bien que les désaccords soient toujours présents. Cependant, en bon prince David Gilmour invite Roger Waters pour son anniversaire, mais ce dernier refuse poliment. Mais toujours rien à l’horizon. Ah si ! Rick Wright se voit réintégrer le groupe, ça veut peut être dire que quelque chose se prépare ? Eh bien oui ! Fin 1993, le vieux dinosaure annonce un nouvel album. Celui ci sort le 30 mars 1994 sous le nom de Division Bell. Le groupe revient à un travail de création commun, la bonne ambiance revient, sur la péniche de Gilmour qui sert de studio d’enregistrement. La presse n’accueille pas l’album particulièrement bien, estimant que le Floyd ne fait que se copier. Mais le groupe est satisfait. « Sur cet album, aussi bien Nick que Rick jouent tout ce qu’ils sont censés jouer. C’est pourquoi cet album sonne bien plus comme un vrai Pink Floyd que tout ce qui a été fait depuis Wish You Were Here. La dernière fois, nous avions l’intention de montrer au monde que nous étions toujours là, c’est pourquoi nous étions si lourds et criards. Cet album est un bien meilleur reflet », explique Gilmour.

Et les voila repartis pour une nouvelle tournée mondiale et encore plus gigantesque. Pour compenser la musique qui n’est plus à la hauteur du mythe, tout est mis dans le spectacle et les effets visuels. Les stades sont régulièrement investis par des sangliers gonflables [18], des rayons lasers, des écrans géants et pleins d’autre surprises pyrotechniques. Cette fois, Pink Floyd ressort Astronomy Domine en hommage à Barrett, et joue en deuxième partie l’intégralité de Dark Side Of The Moon. Non, Pink Floyd ne se moque pas de son public... Encore une fois un album live sortira de cette tournée : P.U.L.S.E. Un album toutefois assez mythique par son packaging remarquable à la petite diode qui clignote au rythme moyen d’un coeur humain.
Tournée Division Bell


Epilogue

Mais cela marque aussi la fin de tout activité notoire du groupe. Oh certes, Rick Wright sort son album Broken China en octobre 1996, et l’on peut assister à quelques tournée solos de temps à autres, mais rien au niveau du groupe. On sort donc moult coffrets, rééditions remasterisées, rééditions anniversaires, etc... Mais rien de neuf. Il faut attendre le 27 mars 2000 pour voir sortir le live de The Wall en CD (on espère toujours pour une vidéo) intitulé Is There Anybody Out There et 2001 pour la sortie de Echoes, le premier Best Of du groupe [19] (on a dit best of ! pas compil’ ! nuance...). Roger Waters est invité à participer pour ces deux projets, mais il refuse. Ce qui ne l’empêche pas de commenter le choix des titres et de leur organisation sur le best of : « C’est un best of, avec tout ce que ça a de subjectif. J’aurai préféré que les chansons enregistrées par Gilmour et les deux autres après mon départ ne soient pas mêlées au reste. Et que l’ordre des chansons respecte la chronologie. Au final, c’est David qui a pris les décisions. Il a voulu tout mélanger, on peut comprendre pourquoi : ça remet tout à niveau. Au fond, je m’en fiche, personne n’est obligé d’acheter le disque.  ».

Bref, les fans perdent toute illusion d’une éventuelle réconciliation qui déboucherait sur une éventuelle reformation du groupe... Après dix ans d’inactivité, on se pose même encore des questions sur la probabilité ou nom d’un nouvel album. Les fans en sont réduits à attendre impatiemment la sortie de P.U.L.S.E. en DVD faute de mieux. Oui mais voila... Un événement change la donne. Où plutôt un homme : Bob Geldof... Souvenez vous le bonhomme qui joue Pink dans le film Pink Floyd : The Wall, et qui avait initié le projet du Live Aid... Eh bien il décide de remettre ça à l’occasion de la réunion du G8 en Écosse en juillet 2005. L’idée, cette fois, est de faire annuler la dette du tiers monde (cheval de bataille d’un dénommé Bono). Et là, Geldof a la riche idée de contacter Pink Floyd d’un côté et Roger Waters de l’autre pour organiser... une REFORMATION ! Et l’ancien bassiste accepte alors que vingt ans auparavant, il jurait qu’il n’y aurait JAMAIS de reformation. Le 2 juillet 2005, Hyde Park à Londres est recouvert d’une foule de plus de 200.000 personnes dont les 3/4 sont là pour la reformation exceptionnelle de Pink Floyd [20]. Et quand, tard dans la nuit, David, Roger, Nick et Rick apparaissent sur scène sans aucun musicien additionnel inutile, c’est l’hystérie totale. Tout le monde retient son souffle, pleure, crie, n’en croit pas ses yeux. Pink Floyd est là, reformé, redonnant espoir à tout une horde de fans affamés. Eux même prennent leur pied à rejouer ensemble cinq vieux titres : Speak To Me, Breathe, Money, Wish You Were Here (que Roger dédie au grand absent du moment : Syd) et Confortably Numb. Roger semble aux anges et avoue plus tard à la presse : « C’était fantastique. Il a été si facile de retrouver nos places respectives et de jouer ces anciens morceaux. Dave et moi nous sommes jetés nos jouets au visage ces vingt dernières années. J’ai mûri, je suis au-delà de ça aujourd’hui, et je crois que lui aussi. ».

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Pink Floyd réunis au Live 8

Voila qui relance donc les rumeurs pour un tour. Les quatre anciens compagnons racontent qu’il se peut que le groupe se reforme à nouveau pour d’autres occasions similaires (humanitaires) mais laissent planer le doute, comme ils en ont l’habitude, sur le reste. Pink Floyd est tout de même le dernier dinosaure dont chacun des membres est encore vivant, même Syd Barrett dont on ne parle plus mais qui vit paisiblement, loin de tout, dans sa ville natale. En attendant, plutôt que de s’arracher les cheveux, il reste plus d’une dizaine d’albums magnifiques à se remettre sous la dent, à redécouvrir régulièrement. Car la musique du Floyd révèle de nouvelles surprises à chaque écoute.

Sources

Livres :

- Pink Floyd, Welcome To The Machine, Jordi Biancotto, 1998, Editions La Mascara, Collection Images du Rock.
- Pink Floyd, François Ducray, 2000, Editions Librio, Collection Musique.
- Pink Floyd, Haute Tension, Glenn Povey & Ian Russell 1997, Edition du Seuil.

Sites :

- Think Floyd
- Bande 2 Floydiens
- Have A Cigar



[1rien à voir avec la traduction française venue d’on ne sait où : Flamant Rose, en anglais : Pink Flamingo

[2Erreur qui sera bien rattrapée dix ans plus tard avec The Clash

[3« Herbe » ou « pâte à rire » dans le jargon des musicos de l’époque, ou bien aussi « faire l’amour » en gaëlique parait-il...

[4NdR :l’album s’appelle Music From « The Body »

[5extrait de « l’Interview Exclusive » de Bande2Floydiens

[6Le titre serait tiré d’une une de journal qui parlait d’une femme sauvée par une pile cardiaque atomique.

[7Les « hommes en costard blanc » sont ceux des maison de disques

[8You Gotta Be Crazy, et Raving And Drooling deviendront plus tard : Dogs et Sheep sur l’album Animals

[9Il co-signe le texte et tout la musique. Waters réussi à minimiser son intervention en faisant inscrire sur la pochette : Musique et Paroles : Gilmour / Waters... Comme si tout avait été fait par les deux hommes.

[10A l’époque, Pink Floyd était au bord de la faillite. D’une part, en raison des investissement matériel pour les tournée toujours plus gigantesques, et d’autre part parce quelque petits malins chargé de la gestion des fonds du groupe ont voulu jouer en bourse...

[11Gerald Scarfe était déjà intervenu auprès du Floyd pour la réalisation d’une animation pendant le concert de Wish You Were Here

[12Il fondera un groupe appelé Zee avec lequel il ne sortira qu’un album en 1984 : Identity

[13Les Boomtown Rats sont néanmoins connu pour un tube : I Don’t Like Mondays

[14Nick Fenn est un chanteur guitariste qui a collaboré avec plusieurs artistes comme Mike Oldfield sur un album de 1980 : QE2

[15Ils se sont d’ailleurs arrêté dans la cours du château de Versailles pour deux concerts

[16Le seul live que Pink Floyd avait fait paraître datait de 1969, il s’agit du premier disque de Ummagumma... donc ce n’est qu’un album live à moitié

[17Alors que le groupe continue de tourner

[18Ils n’utilisent pas de cochons (ou bien avec une paire de testicules) car le cochon (asexué) de Animals est une idée de Roger Waters qui en détient les droits

[19NdR : La chanson qui donne son titre au best of est d’ailleurs sauvagement amputée de dix minutes jouissives...

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